M. Necker avait été nommé quelques jours avant la Saint-Louis, et l'archevêque de Sens renvoyé au milieu des huées et des malédictions de la France, au bruit des coups de fusil tirés pour le venger sur le peuple de Paris, ce peuple, le même qu'au 14 juillet 1789 et dans les trois journées immortelles de 1830, où, pour la seconde fois depuis le commencement de la Révolution, il se leva terrible pour reconquérir sa liberté, en disant: Mais c'est moi qui suis la nation!... ce peuple, enfin, qu'une fois levé on ne fait taire qu'en le tuant... Cette fête de la Saint-Louis fut triste. Madame de Staël alla faire sa cour, et le soir chez elle, au milieu de son cercle d'amis et d'admirateurs, elle raconta comment la Reine avait reçu la nièce du ministre renvoyé beaucoup mieux que la fille du ministre rentrant... La foule était nombreuse chez madame de Staël: on l'écoutait, comme toujours, avec ce charme que l'harmonie de ses phrases apportait à l'oreille; mais cette fois il s'y joignait un nouveau sentiment lié à un grand intérêt. On voyait enfin que la Reine regardait l'opinion comme une chose parfaitement existante, il est vrai, mais on voyait en même temps qu'elle voulait la braver, puisque M. Necker, nommé par l'opinion, était repoussé par elle, tandis que l'archevêque de Sens, repoussé par cette même opinion, était favorisé de sa bonté la plus intime.
Il restait 250,000 francs au Trésor royal le jour où M. Necker rentra au ministère. Le lendemain, tous les banquiers de Paris ayant des fonds les apportèrent en foule à M. Necker, mais non pas au Trésor.
Le moment le plus lumineux pour la conversation dans le salon de madame de Staël fut celui qui précéda les États-Généraux... Fallait-il les convoquer? C'était une immense question... Tout ce qui allait chez madame de Staël faisait alors partie de ce que Paris, et même la France, possédait de plus remarquable... Les discussions étaient vives... madame de Staël y était sublime: c'est alors qu'elle était véritablement Corinne, la Corinne du Capitole, la Corinne triomphante, agitant ses beaux bras et formant presque le tableau de Gérard, lorsque, appuyée sur une table de marbre ou debout contre la cheminée, elle improvisait une riche et éloquente philippique contre cette vieille aristocratie qui perdait à la fois elle-même et le trône.
—Rendez-nous 1614, criait-elle...: voilà nos modèles et nos maîtres!...
C'était toujours avec une grande clarté que madame de Staël réfutait d'absurdes prétentions. Parfaitement instruite de la législation anglaise, elle la rapportait à la nôtre, non pas pour obtenir des résultats de ce rapprochement, mais pour montrer au contraire combien nous pouvions tirer un grand bien des exemples que non-seulement l'Angleterre, mais l'Europe, nous donnait. J'ai souvent entendu les plus intimes amis de madame de Staël raconter les merveilles qu'elle opérait avec la parole; une fois entre autres elle se montra sous un jour tellement brillant que tous les hommes qui l'entouraient demeurèrent en adoration, bien qu'on sût qu'elle était publiciste autant et mieux peut-être que Raynal et Montesquieu. Elle démontra que le système de la France était mauvais, et qu'en Europe il en existait beaucoup d'autres; et elle cita la Suède, où se trouve un quatrième ordre, qui est celui des paysans. C'est une belle idée; mais qu'elle fut belle entre les mains de madame de Staël!... comme elle la rendit lumineuse et rapide!... elle allait s'inculquer dans la pensée des autres avec une force que la conviction intime n'aurait pas donnée...
C'est au milieu de ces conversations graves et profondes que madame de Staël passait sa vie, et cette vie lui plaisait; elle avait, d'ailleurs, un rapport intime avec sa vie d'affection, et cette faute est peut-être à lui reprocher dans son existence sociale. Je ne me permettrais pas d'aborder un sujet qui, étant de sa vie privée, n'appartient pas à l'histoire; mais l'une tient à l'autre ici d'une manière trop inhérente pour l'en séparer: il faut s'y soumettre. Je dirai donc qu'il est malheureux que les amis intimes de madame de Staël se soient trouvés précisément les mêmes hommes dont elle combattait les opinions. Alors il arrivait ce que nous avons vu: c'est que l'affection l'emportait sur la conviction antérieure. Souvent, dans la conversation d'un jour, on trouvait un changement qui était produit par le motif que je viens de dire. C'est ainsi que madame de Staël, après avoir aimé et admiré Napoléon, le prit en détestation...
Les États-Généraux avaient été conseillés par M. Necker; et dans le fait, madame de Staël dit avec raison qu'ils s'annonçaient sous les auspices les plus heureux... Chaque matin, le salon de madame de Staël était rempli d'une foule immense qui venait autour d'elle chercher non pas des nouvelles, mais des avis et une direction de conduite. M. de Talleyrand, qui n'en recevait de personne, alors surtout, était pourtant déjà son esclave, quoiqu'il ne le soit devenu que quelques années plus tard; mais le comte Louis de Narbonne, M. de Lafayette, des hommes qui par leur naissance et leurs noms pouvaient beaucoup, furent dirigés et influencés par elle. Madame de Coigny[139], qui était en opposition avec la Reine, entra dans les vues de madame de Staël, et elle se mit aussi à prêcher une sorte de croisade qui devait nécessairement avoir une grande influence.
J'ai entendu madame de Staël elle-même, plusieurs années après, et lorsque le souvenir devait en être bien affaibli chez elle, raconter l'impression qu'elle avait ressentie lorsque, le 5 mai 1789, elle avait vu défiler devant elle les trois ordres des États-Généraux... Ses yeux scintillaient de nouveau en parlant de ces hommes qui étaient chargés, disait-elle, de la plus sainte mission, celle de soulager le peuple, et qui pouvaient tant pour son bonheur.
C'était chez elle, à Paris, avant son exil, lorsque le premier Consul l'avait frappée de son injuste colère.... Elle rappelait à sa mémoire tout ce qui lui avait donné la pensée que nous étions un grand et beau peuple...; elle décrivait avec une parole si animée, si colorée, la marche des trois ordres: celui de la noblesse avec ses touffes de plumes, ses habits étincelants d'or, son apparence chevaleresque; et puis le clergé avec ses rochets de dentelle, ses croix d'or, ses soutanes rouges et violettes; cette pompe religieuse, sœur du luxe des gentilshommes, venant contraster avec les six cents manteaux noirs, l'habit modeste de ce qui pourtant faisait le royaume, lorsque enfin, réveillée de son long sommeil, la masse se leva tout-à-coup, et, se voyant si nombreuse et si forte, fit connaître qu'elle avait la puissance.
—Ce jour-là, disait madame de Staël, les trois ordres allaient demander à Dieu des lumières pour se guider. C'est le lendemain qui fut solennel! Ce lendemain révéla un homme à l'Europe, mais surtout à la France... Cet homme... c'était Mirabeau!