Ah! si vous l'aviez vu traversant la salle pour aller gagner sa place!... c'était l'ange des ténèbres, sillonné de la foudre, et orgueilleux dans sa laideur comme s'il eût été le plus beau des archanges. Lorsqu'on le vit, un murmure accueillit cet homme, à qui sa conduite tarée avait valu l'exclusion de la bonne société; il avait abandonné cette société qui l'avait repoussé, mais ses adieux, comme ceux de Médée, lui promirent vengeance, et une vengeance sanglante.

Il comprit le murmure qui l'accueillit, et lui répondit par un regard indéfinissable qu'il prolongea pendant tout le temps qu'il mit à gagner le banc qu'il devait occuper... tandis que mon père... mon père fut couvert d'applaudissements lorsqu'il parut....

Et en parlant de son père, madame de Staël fondit en larmes. À cette époque, il vivait encore.

Il est difficile de suivre madame de Staël au milieu des scènes journalières qui se succédaient chaque jour. Sans doute elle n'était nullement révolutionnaire; mais, comme toutes les personnes dont l'esprit avait une haute portée, elle prévoyait que la France devait éprouver un grand changement, qu'une régénération entière allait s'opérer, et que le spectacle en serait magnifique et touchant.

Active, passionnée, aimant avec toute l'ardeur d'une âme méridionale, faite pour apprécier tout ce qui est grand et utile, madame de Staël dut voir la journée du 14 juillet avec enthousiasme; elle prenait la main de ses amis, la leur serrait avec émotion, en leur disant:

—C'est un mouvement national... Ici nulle faction étrangère; tout se fait par sentiment de conviction. Rien qui puisse ternir la belle pensée de la liberté pure et sainte.

Lafayette, Bailly, M. de Lally-Tollendal, qu'elle aimait beaucoup aussi, étaient proclamés par l'opinion à côté du nom de son père dans ces jours agités... ils étaient Français, on ne put les éloigner...; mais M. Necker était étranger, et bien qu'il EUT NOURRI la France de ses propres deniers, bien qu'il lui eût donné du pain, cette même France souffrit son exil... Oh! nous sommes ingrats!...

C'est cette noble, cette sublime action que M. de Breteuil osa appeler un accès de folie.

De toutes les femmes qui ont eu de l'influence sur la société en France particulièrement, pays plus sensible qu'un autre aux charmes de l'esprit, madame de Staël est, sans contredit, celle qui a exercé l'action la plus directe, parce qu'elle parlait aux sympathies. À l'époque où elle entra dans le monde comme femme mariée, elle y était connue sous tant de rapports remarquables que sa renommée était déjà établie, et que ce fut sans peine que son salon fut un point de réunion où toutes les notabilités du temps vinrent s'éprouver et même se combattre; car, même dès cette époque, elle pouvait dire comme en 1815: Ma maison est un hôpital politique; on y voit des blessés de tous les partis.

Son esprit remarquable et lumineux, son talent, son génie même, donnaient une grande valeur à ce qu'elle décidait, et son blâme ou son approbation était un malheur ou une joie pour cette foule dans laquelle se voyaient les chefs élégants du parti de la noblesse, comme les tribuns du peuple et les hommes penseurs de la science. Cette foule était autour d'elle; voilà ce qui composait son salon: on y voyait Mounier le publiciste; Barnave, dont le jeune et sublime talent fut terni par un mot; Lally-Tollendal, dont l'esprit, aidé de tristes souvenirs, en fit usage, trop souvent peut-être, pour provoquer l'intérêt, et dont le tort immense fut de quitter la France et l'Assemblée: le courage lui manqua; Lafayette, l'ami le plus ardent de la liberté et le niais politique le plus complet de la Révolution; Buzot, dont le caractère élevé, l'esprit fier, le bouillant courage, l'âme ardente, sensible et mélancolique, devaient le porter aux extrêmes: fait pour la vie privée et jeté malgré lui dans la carrière politique, il y portait une austère équité et ne savait pas composer avec le crime[140]; sa figure était noble, et sa tournure, ainsi que ses manières, d'une extrême élégance. Buzot professait la morale de Socrate et conservait la politesse de Scipion. Pétion, cet homme que les uns appellent traître, et les autres, l'ami du peuple et de la France: ces divers jugements ne sont pas étonnants dans un temps de révolution, où les hommes impressionnés ne voient que leurs intérêts, plus ou moins vivement froissés. Pétion n'était pas un traître; il a pu errer: hélas! qui n'a pas manqué de guide dans cette route périlleuse qui traversait la Révolution? Pétion avait une extrême bonhomie, et sa physionomie révélait cette bonhomie: le naturel et la perfidie vont mal ensemble, et pour moi c'est déjà une garantie pour juger Pétion. Voici un trait raconté par madame Roland, qui en fut elle-même témoin: