Elle était un jour chez madame Buzot, où elle dînait (c'était à l'époque de l'Assemblée Constituante). Buzot revint fort tard et amena plusieurs députés, entre autres Pétion: ce temps était celui où la Cour les traitait de factieux et de traîtres, et Pétion était, disait-on, le chef de ces factieux... Le même jour, en sortant de l'Assemblée, ils avaient été entourés et presque menacés; après le dîner, Pétion se jeta sur une très-large ottomane, et là il se mit à jouer avec un très-beau chien de Terre-Neuve, avec la gaîté et l'abandon d'un enfant; le jeu dura longtemps, et enfin le chien et Pétion s'endormirent ensemble et ronflèrent bientôt avec une sorte d'émulation. Je ne sais pas bien comment on s'y prend pour conspirer; mais ce que je sais, c'est que si j'étais membre d'un jury, je ne condamnerais pas un homme accusé seulement par l'opinion en ayant cette preuve de son caractère insouciant et gai.
—Ceux qui nous ont regardés avec une si grande colère, dit en riant Buzot en contemplant le groupe de Pétion et du chien, seraient bien étonnés s'ils voyaient à quoi nous sommes occupés!
J'ai déjà dit ce qu'était Buzot[141].
Un des hommes de la société de madame de Staël, dans ces temps orageux, dont les principes et la droite équité furent toujours les guides, était Thouret, ami de Barnave et de Chapelier, comme eux ardent ami de la liberté, et comme eux donnant sa vie pour soutenir ses principes. Quant à Barnave, il est bien connu. On sait quel était cet homme, à l'âme ardente, au sang bouillant, aux vues élevées, et dont l'éloquence admirable ne fut ternie dans sa vie parlementaire que par un seul mot, qui n'était pas même l'expression de sa pensée. Jeune, beau, ou du moins agréable, et surtout distingué, Barnave était, de tous les membres des États-Généraux, celui qui devait être le mieux orateur à la manière anglaise... Le parti royaliste voulait assez l'adopter, mais ce malheureux mot le perdit[142]... Les journaux parlèrent contre lui; les discours du côté droit, ceux de l'abbé Maury surtout, l'accablèrent: on l'irrita; bientôt il fut dans l'impossibilité de revenir sans s'humilier, et la délicatesse de son caractère s'y opposait. Quelle triste fin, et quel admirable et beau courage! Madame de Staël était faite pour comprendre un tel homme..... aussi l'a-t-elle apprécié.
L'abbé Sieyès, dont Mirabeau avait dit: Je le tuerai par son propre silence... était un des hommes les plus remarquables de cette époque; fin, rusé, cauteleux, il avait le rare talent d'être, en apparence, l'homme de tous les partis; mais il ne fut jamais celui d'aucun, et toute sa finesse ne l'amena, pour clore sa vie politique, qu'à être un niais vis-à-vis de Bonaparte qui se joua de lui au 18 brumaire.
Guadet, un des esprits les plus brillants de la Gironde, impétueux, bouillant dans l'attaque et ferme dans la défense, savait être l'homme parlementaire des temps de trouble, avec cette fermeté qui leur convient. Lié d'une amitié tendre avec Gensonné[143], aussi froid que son ami était ardent, leur liaison était peut-être d'autant plus intime qu'ils se ressemblaient peu. Guadet était orateur, tandis que Gensonné était logicien: aussi madame de Staël causait-elle davantage avec Guadet.
—Avant que Gensonné n'ait délibéré avec lui-même ce qu'il va vous répondre, disait-elle, on a oublié ce qu'on lui avait dit.
J'ai vu un jour madame de Staël bien belle elle-même en faisant l'éloge de Vergniaud pour le défendre contre je ne sais plus quelle sotte, ou plutôt je le sais bien, mais je ne veux pas le dire, qui soutenait que les Girondins étaient des scélérats imbéciles... Madame de Staël fut sublime!... elle s'éleva au-dessus d'elle-même... mais ce fut surtout en parlant de Vergniaud!... Vergniaud, le plus brillant orateur de l'Assemblée Constituante!... il n'improvisait pas comme Guadet, mais son talent était bien beau; toutefois, madame de Staël ne le pouvait aimer. Il était égoïste et froid, et n'aimait pas les hommes; son égoïsme était de la nature de ceux qui devaient surtout déplaire à madame de Staël: elle était bonne, expansive, généreuse, et surtout une personne dévouée.
Elle en donna des preuves en sauvant M. de Narbonne, lorsqu'il fut décrété d'accusation après le 10 août. Il fallait du courage pour le faire; mais elle en montra un remarquable et fut pour tous ses amis une amie sublime. M. de Narbonne était caché chez elle au moment où les officiers municipaux vinrent pour y faire une visite domiciliaire... le cœur battait à madame de Staël, qui, pendant tout le temps de la visite, affectant une liberté d'esprit bien loin d'elle, raillait les hommes chargés d'arrêter son ami, et voulait même les effrayer sur le danger auquel ils s'exposaient en violant l'hôtel d'un ambassadeur. C'est avec de telles paroles jetées à ces hommes d'une voix tremblante, le cœur palpitant, que madame de Staël parvint à les faire sortir de chez elle... Chaque fois qu'ils passaient, dans leurs recherches, auprès de la porte qui conduisait à la retraite de M. de Narbonne, alors elle redoublait de gaîté, et pourtant, disait-elle, je me sentais mourir!... M. de Narbonne fut sauvé, et dut la vie au courage de l'amie admirable qui exposait la sienne pour lui!... La retraite libératrice ne fut pas longtemps déserte; M. de Montesquiou y remplaça M. de Narbonne, et madame de Staël arracha à la mort deux victimes désignées par les bourreaux de septembre et d'août.
C'est à cette époque que l'on reprochait à madame de Staël de tenir un bureau d'esprit public.