—Elle corrompt l'esprit public! disait aussi plus tard le premier consul... C'était une étrange manie que de répéter cette phrase... Hélas! à l'époque où nous sommes arrivés maintenant, il n'était plus question de corrompre: le mal était fait; tout était produit, et le génie de madame de Staël, au contraire, venait apparaître comme une lueur libératrice et bienveillante... Une femme avec son talent et sa bonté... que ne pouvait-elle opérer en bien! et en effet, que ne fit-elle pas!...
Le Roi avait accepté la constitution; les Jacobins, les Cordeliers, toutes les sociétés populaires, étaient formés; Paris se trouvait transformé: plus de salon où se rencontraient les amis. Les intérêts de tout genre, une désunion entière, une agitation sourde, annonçaient l'orage, révélaient ce qui allait suivre. Déjà on pressentait la Convention...: les Genevois réfugiés, Clavières, Marat, Duroveray, tous avaient quitté l'Angleterre pour inonder la pauvre France au moment du paroxysme le plus terrible de sa révolution. La Gironde, déjà désignée par l'index sanglant de Robespierre et de Danton, faisait entendre le chant du cygne; Barbaroux, avec sa belle tête d'Apollon, son regard presque magique lorsqu'à la tribune il tonnait contre les monstres aux mains sanglantes, Barbaroux et tous ceux qui lui ressemblaient ne devaient attendre que malheur et proscription.
Et cependant délicat, même dans l'attaque, Barbaroux ne fit jamais un discours qui pût affliger son antagoniste; sensible, généreux, brave... quelles belles qualités furent s'éteindre dans le creuset sanglant de Robespierre!... Ces souvenirs sont affreux!...
C'est ainsi qu'on marchait vers 92, vers le 10 août!... Marat, qui déjà était à la tête d'une faction, et faisait plus de mal alors, peut-être, qu'il n'en fit ensuite, était regardé par madame de Staël comme une de ces apparitions fantastiques envoyées par le génie du mal. Elle racontait, ainsi que chacun le sait, comme personne. Voici une anecdote qu'elle nous dit un jour chez le maréchal Suchet, alors que celui-ci était encore garçon, et qu'il demeurait avec son frère, rue de la Ville-l'Évêque, dans l'hôtel qu'il n'a pas conservé depuis. C'était dans ces causeries intimes qu'elle était charmante, et surtout en racontant ce qu'elle avait vu à une époque si frappante et si vive d'émotions.
On sait que Marat était effroyablement laid. Cette laideur était encore augmentée par une manière de se mettre tout-à-fait absurde.—Une femme de Marseille, que je ne nommerai pas, car elle est toujours vivante, avait un cousin en prison et voulait l'en faire sortir. Elle va chez Marat et lui demande une audience. Admise seulement dans une première pièce, elle est d'abord refusée; elle insiste, et Marat, entendant la voix d'une femme, vient lui-même la prier d'entrer dans son cabinet. Il la fait s'asseoir et se place près d'elle sur un sopha fort élégant, contrastant avec la toilette de Marat, qui, pour le dire en passant, était curieuse. Il portait une chemise fine, mais crasseuse, et qui avait au moins une semaine de service... Cette chemise était ouverte et laissait voir une poitrine velue et jaunissante; des ongles longs et noirs se dessinaient au bout de ses doigts, qu'ils faisaient paraître crochus... Ses pieds, sans bas, étaient dans des bottes mal cirées, et une culotte blanche complétait cette toilette bizarre, en si grande opposition avec l'élégance de la pièce où il se trouvait. Ce salon était meublé en fort beau damas bleu; des rideaux très-amples et relevés en draperies[144], un beau lustre, et de magnifiques vases en porcelaine remplis de fleurs naturelles très-rares pour la saison, composaient un ameublement bien étrange autour d'un tel homme.
La jeune Marseillaise était jolie. Marat s'assit à côté d'elle, prit sa main, la lui déganta, la baisa avec une sorte de respect et d'émotion; ensuite cet homme étrange demanda à la jeune femme ce qu'elle voulait de lui; elle le lui dit: Marat sourit, en la regardant avec une expression singulière.
—C'est que la jeune femme en avait bien peur, disait madame de Staël; et en vérité, d'après ce qu'elle m'a dit, je crois que la liberté du cousin aurait pu lui coûter cher. Mais heureusement que le monstre n'avait pas faim, et qu'il était dans un de ces moments de repos où sa nature atroce ne criait pas: Sang et luxure! Et la pauvre enfant sortit pure de l'antre de la bête féroce!...—Le soir même, la jeune femme reçut la mise en liberté de son cousin... Cette mise en liberté envoyée par l'ami du peuple lui fut remise par une personne pour laquelle Marat demandait un service au mari de la jeune Marseillaise.
Mais quelle étude à faire, disait madame de Staël, que cet homme méditant le massacre de la moitié de la France et grandissant chaque jour dans son impudence sanguinaire et son impureté physique et morale!... Il se vautrait dans sa bauge d'où il lançait sur la France mort et malheurs... Et ce fut une femme qui seule eut le courage de frapper le monstre!... C'est un type d'une étrange espèce... C'est ainsi qu'il nous a conduits au 10 août et au 2 septembre.
Quelque courageuse que fût madame de Staël, elle pouvait rarement parler de cette journée de septembre sans frissonner à son souvenir...
M. de Narbonne était en sûreté: c'était un grand point pour madame de Staël. Le docteur Bolmann, le même qui, depuis, voulut sauver M. de Lafayette lorsqu'il était dans les prisons d'Autriche, le docteur Bolmann, Hanovrien, homme de cette nature d'élite qui devient plus généreuse devant le péril, avait sauvé M. de Narbonne: il était à Londres.—De tous les amis de madame de Staël, c'était peut-être alors un des plus précieux pour elle. Mais, je l'ai dit plus haut, M. l'abbé de Montesquiou avait remplacé M. de Narbonne dans la retraite hospitalière. Il fallait le sauver aussi! et comment le faire au moment d'une tempête comme celle qui était suspendue sur Paris? C'était le 31 août 1792!...