Madame de Staël, ayant obtenu des passe-ports pour la Suisse, faisait ses préparatifs de départ, et se disposait à emmener avec elle l'abbé de Montesquiou comme un des hommes de sa livrée, lorsqu'on vint lui annoncer que deux autres de ses amis, M. de Jaucourt et M. de Lally-Tollendal, venaient d'être arrêtés et mis à l'Abbaye...
On ignorait la tragédie que les monstres devaient jouer les jours suivants. Mais une vapeur sinistre enveloppait Paris, et tout malheur ordinaire dans un autre temps devenait menaçant au bruit de l'orage qui grondait déjà sourdement sur nos têtes.
—Ah! s'écria la généreuse femme, en se tordant les mains et marchant à grands pas dans l'appartement, comment les sauver?...
Tout-à-coup elle se rappelle que Manuel vient de publier des lettres de Mirabeau, avec une préface de lui. Il s'occupait aussi de littérature... «Il avait, disait madame de Staël, la bonne volonté de montrer de l'esprit...» Elle lui écrit aussitôt pour lui demander une audience. Manuel était alors syndic de cette terrible commune de Paris, sanguinaire souveraine dont la puissance éphémère devait marquer son passage par des ruisseaux de sang!
Manuel indiqua sept heures du matin à madame de Staël, alors ambassadrice de Suède. L'heure était matinale, mais madame de Staël n'y fit aucune attention. Manuel n'était pas levé... En l'attendant, madame de Staël remarqua le propre portrait de Manuel dans son cabinet.
—Il est vain, se dit-elle; il doit être facile à prendre par la louange.—Il entra dans ce moment dans le cabinet et fut parfaitement poli et homme du monde; madame de Staël lui parla de la position fâcheuse et même terrible de ses amis...
—Votre position est précaire, lui dit-elle: ne connaissez-vous pas la faveur populaire? aujourd'hui sur le trône, demain aux Gémonies... Sauvez M. de Lally et M. de Jaucourt, et réservez-vous un appui.
Manuel était un homme passionné, mais susceptible aussi de bons sentiments, et même de sentiments honnêtes... Il comprit madame de Staël.
—Je ferai ce que je pourrai, lui dit-il... Et le 1er septembre au matin il lui écrivit que Condorcet avait fait sortir M. de Lally[145], et qu'à la prière de madame de Staël il venait de faire mettre M. de Jaucourt en liberté.
Tranquille sur le sort de ses deux amis, madame de Staël put alors organiser la fuite de l'abbé de Montesquiou; il devait revêtir l'habit d'un de ses gens, sortir de Paris avant elle, et l'attendre hors de la barrière de Charenton, derrière une haie, jusqu'au moment où elle passerait.