Elle devait partir le 2 septembre au matin.
La prise de Longwy et de Verdun venait d'être annoncée, et le peuple était dans une telle agitation, que les plus affreux malheurs étaient à redouter. Madame de Staël, émue, agitée dans la nuit qui précédait son départ, se levait par intervalles, car elle ne pouvait dormir... Tout-à-coup elle entend sonner le tocsin!... C'était un horrible son... et le 10 août était trop près pour que le souvenir des heures cruelles de cette journée fût effacé.—Madame de Staël réunit tous les moyens de sûreté qu'elle avait préparés; ils étaient nombreux, et elle persista à partir, quoi qu'on pût lui dire.
Le matin venu, madame de Staël rassemble toutes ses forces, voit partir l'abbé de Montesquiou pour l'endroit où il doit l'attendre, et ordonne à ses gens de se mettre en grande livrée. Elle fit mettre six chevaux à sa voiture, et dans cet extraordinaire gala, elle sortit de son hôtel pour traverser Paris, croyant imposer au peuple par sa magnificence; mais elle se trompa.—C'était mal vu, car frapper non-seulement l'attention du peuple, mais réveiller son attention envieuse et haineuse, c'était une maladresse.
Il y parut bientôt... À peine la voiture de madame de Staël fut-elle en marche, qu'une foule de femmes, vieilles mégères, aussi cruelles que hideuses dans ces jours de sang et de deuil, l'entourèrent en criant qu'elle emportait l'or de la nation. Aux cris de ces furies accourut tout le peuple du quartier. Ils se jetèrent sur les postillons, en criant qu'il fallait que l'on conduisît la voiture et la femme à l'assemblée de la section... ce qui fut exécuté. Madame de Staël descendit de voiture, et eut la présence d'esprit de dire au domestique de l'abbé de Montesquiou d'aller avertir son maître...
—Vous êtes accusée d'emmener avec vous des proscrits, lui dit le président...
On examina les domestiques. Il s'en trouva un de moins: c'était celui qu'avait renvoyé madame de Staël, pour mettre en sa place l'abbé de Montesquiou...
—Il faut que vous alliez à la commune, dit le président. Et en effet elle y fut conduite.
Elle mit plus de trois heures à se rendre du faubourg Saint-Germain à l'Hôtel-de-Ville. Sa voiture allait au pas au travers d'une foule ivre de rage encore plus que de vin, et dont la fureur redoublait en voyant une grande dame dans une voiture armoriée et une riche livrée. Madame de Staël, réellement effrayée, s'adressa plusieurs fois aux gendarmes qui devaient la protéger; mais ils ne lui répondaient que par des menaces. Enfin, il était temps qu'elle arrivât, lorsque sa voiture atteignit le perron de l'Hôtel-de-Ville... Elle descendit de voiture au milieu d'une foule encore plus menaçante que celle qu'elle avait traversée... Elle était grosse cependant; mais cette situation si intéressante, même parmi les sauvages, ne fut chez des Français qu'une raison d'indécentes railleries... et ne les désarma pas...
En montant, elle se trouva sous une voûte de piques...: comme elle était à moitié de l'escalier, un homme ivre dirigea le bout de la sienne contre le sein de madame de Staël; le gendarme qui l'accompagnait plus spécialement détourna le coup avec son sabre... Si elle était tombée en ce moment, c'était fait d'elle...
La commune était présidée ce jour-là par Robespierre, ayant pour adjoints Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois... Le bureau qui leur servait étant plus élevé, il fut possible de la placer à côté de ces hommes, et là du moins elle put respirer!... Là, à côté de Robespierre et de Collot-d'Herbois!... oh! il devait y avoir une odeur de sang dans cet air qu'on respirait près d'eux!...