C'est ici le lieu de placer un trait de rusticité égoïste digne d'être connu. On avait arrêté, en même temps que madame de Staël, le bailli de Virieu, envoyé de Parme... Comme elle reprenait ses sens, voilà cet homme qui se lève et déclare, avec toute la poltronnerie possible, qu'il ne connaît pas madame la baronne de Staël... En ce moment, Manuel arriva; il fut un peu surpris de trouver dans cet horrible lieu, et un tel jour, une femme comme madame de Staël... Son premier soin fut de répondre d'elle et de s'établir sa caution. Alors il la prit sous le bras et l'emmena dans son cabinet, où il l'enferma avec sa femme de chambre.

Pendant six heures elle demeura dans ce cabinet, ne pouvant appeler, ne l'osant pas!... mourant de soif, de faim, mais surtout d'inquiétude: le bruit du tocsin, les cris des victimes, les hurlements des meurtriers, le tumulte du massacre, tout parvenait jusqu'à elle d'une manière confuse, et lui donnait un mortel effroi... Hélas! il était fondé! pendant ce temps on massacrait à l'Abbaye!... À de fréquents intervalles, des groupes d'assassins revenaient de l'Abbaye et de la Force, les bras nus et sanglants, et poussant des cris de cannibales.

La voiture toute chargée de madame de Staël, gardée seulement par quelques domestiques, était demeurée au milieu du peuple, qui se disposait à la piller. Aucune force humaine ne la pouvait sauver, lorsque, de la fenêtre du cabinet de Manuel où elle était, madame de Staël vit tout-à-coup un grand homme en habit de garde national s'élancer sur le siége, et de là ordonner au peuple de ne toucher à aucune chose appartenant à l'ambassadrice de Suède. Cette lutte, très-vive et soutenue, dura plus de deux heures... Le soir, cet homme entra avec Manuel dans la chambre où on l'avait enfermée. Il avait été témoin des approvisionnements de blé donnés par M. Necker, et le souvenir de ces choses fut pour cet homme un motif de défendre la fille de celui qui avait nourri le peuple.

Lorsque Manuel entra dans la chambre, il était vivement ému...

—Ah! s'écria-t-il, combien je suis heureux d'avoir mis vos deux amis en liberté!

Il était pâle et tremblait fortement... Quoique le jour fût presque tombé, madame de Staël put distinguer le bouleversement de ses traits... Hélas! on égorgeait alors des vieillards et des femmes!...

Lorsqu'il fut nuit, Manuel ramena madame de Staël chez elle. Les réverbères n'étaient pas allumés, les rues étaient sombres et désertes... le massacre planait sur Paris... Quelle journée!... quelle nuit!... quelle époque, grand Dieu!...

Le lendemain, Tallien vint chez madame de Staël, et lui dit qu'un gendarme l'accompagnerait jusqu'à la frontière, et que, quant à lui, il aurait l'honneur de la suivre jusqu'à la barrière pour veiller à sa sûreté... Il y avait plusieurs personnes dans la chambre de madame de Staël qui pouvaient être compromises si l'autorité avait connu leurs noms... Madame de Staël demanda à Tallien de ne les pas nommer.—Il donna sa parole de garder le silence, et il l'a tenue. Honneur à lui!... Cette conduite était rare dans ces jours d'affreuse mémoire!... Madame de Staël partit enfin et traversa Paris au milieu des hordes d'assassins, qui donnaient la mort à tant de victimes innocentes, et frappaient avec joie sur le prêtre, le vieillard, la femme et l'enfant!... Arrivée à la barrière, elle se sépara de Tallien pour aller chercher une terre plus amie où elle pût enfin trouver le repos... et lui... rentra dans Paris... pour aller de nouveau distribuer des poignards et ranimer le courage des bourreaux fatigués en leur désignant de nouvelles victimes.

FIN DU TOME DEUXIÈME.

TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE DEUXIÈME VOLUME.