Un jour du mois dernier, me dit-il, je quittai un moment mon cabinet pour aller chercher un papier dont j'avais besoin dans ma chambre à coucher... J'y demeurai à peine un quart d'heure; en rentrant dans mon cabinet, j'y trouvai un homme vêtu de noir, les cheveux sans poudre, et dont le visage était d'une pâleur remarquable. Mon premier mouvement fut de m'élancer[57-A] sur cet homme... mais je me retins et lui demandai comment il s'était introduit chez moi, et en lui faisant cette question je me sentis frissonner, car mon cabinet n'avait aucune issue... Cet homme sourit et me dit qu'il n'avait besoin d'aucun secours humain pour parvenir là où il voulait aller... qu'il était dévoué à mes intérêts, qu'il m'aimait et ferait tout pour me servir, TOUT jusqu'à me faire voir le diable... Je puis beaucoup pour vous, monseigneur, me dit l'homme noir... Je puis immensément; il ne faut de votre part qu'un peu d'aide?—Que faut-il faire? m'écriai-je.—Avoir le courage de me suivre.—Je l'aurai.—Dès ce soir!—Dès ce soir.—Eh bien! soyez prêt.—À quelle heure?—Minuit.—Le lieu?—La plaine de Villeneuve-Saint-Georges; mais il faut venir seul et sans armes...—Je viendrai seul et sans armes...—À ce soir donc, monseigneur! jusque-là silence!!!...
À peine m'eut-il parlé que je ne le vis plus, sans que j'eusse pu m'apercevoir par quelle issue il avait disparu... Je demeurai solitaire jusqu'au moment du départ. À onze heures et demie j'étais à Villeneuve-Saint-Georges. Là je laissai les deux personnes qui m'accompagnaient, et j'entrai seul dans la plaine; la nuit était profonde... Je rencontre l'inconnu... Vous dire quel fut notre entretien m'est défendu; mais ce que je puis, c'est de vous communiquer un fait qui doit rassurer votre amitié... J'ai reçu dans cette nuit mystérieuse beaucoup d'avis précieux et un anneau... Cet anneau... le voici!...—Et le prince, entr'ouvrant sa veste, me fit voir un anneau de bronze dans lequel était enchâssée une pierre brillante qui au feu des bougies jetait un éclat inconnu et en effet presque magique...—Tant que je porterai cet anneau, me dit le prince, je n'ai rien à redouter de mes ennemis... mais si je le perds ou si je me le laisse ôter, je suis un homme perdu... Maintenant voici la suite de cette aventure. Je fus reconduit chez moi par l'inconnu, sans retourner à Villeneuve-Saint-Georges... Je lui offris cinq cents louis; il les refusa, en prit seulement cinquante, et il me quitta avec promesse de revenir chaque fois qu'il aurait un avis utile à me donner. Je le vois souvent, et toujours de même...
Voilà ce que j'ai entendu raconter à M. de Sainte-Foix à plusieurs reprises: MM. de Saint-Far et de Saint-Albin l'ont confirmé, c'est-à-dire pour l'avoir entendu dire au prince. J'ai demandé au premier ce qu'il pensait de cette aventure, et je l'ai trouvé dans un doute étrange. Remarquez, me dit-il, que cet anneau lui fut ôté sur la place de la Révolution!... Quel ténébreux mystère! Quoi qu'il en soit, voilà la vérité; cette histoire me fut en effet racontée par le duc d'Orléans lui-même dans le parc du Raincy où nous sommes, et dans cette même allée où nous nous promenons en ce moment.
Je fus prise d'un frisson qui me parcourut tout le corps; je jetai les yeux autour de moi et dans la profondeur des ombrages qui se prolongeaient au loin sous les arbres. Je crus un moment voir des ombres... Rentrons, dis-je à M. de Sainte-Foix... il est trop tard pour demeurer exposé au froid de la nuit... votre histoire m'a fait mal.
[57-A]: Il était d'une grande bravoure, et l'a prouvé mille fois, surtout dans l'aventure du ballon.
[58]: Madame de Montesson, tante de madame de Genlis, et non pas de M. de Genlis, comme l'ignorance à prétention le dit dans plusieurs biographies!...
[59]: Lorsqu'on ouvrit les prisons après thermidor, le comte de Périgord, frère de l'archevêque, venait dîner tous les jeudis chez ma mère... Il m'aimait comme son enfant. C'était le meilleur des hommes: ce fut lui qui fit fermer sa porte à M. de Laclos lorsqu'il sut qu'il était l'auteur des Liaisons dangereuses. Il avait pour madame de Genlis la plus profonde des haines; il était convaincu qu'elle avait amené les malheurs de la Révolution, et cette pensée, jointe à celle du duc d'Orléans, lui donnait même une dureté étrangère à son caractère.
[60]: M. de Puisieux était le chef de la famille de Sillery-Genlis; il avait désapprouvé le mariage de M. le comte de Genlis, et fut pendant longtemps assez irrité pour ne le pas vouloir accueillir, ainsi que sa femme. Madame de Puisieux était une personne dont l'esprit était fort imposant, à ce que dit madame de Genlis elle-même; aussi en avait-elle une peur affreuse, et lorsqu'enfin, la grande parente s'adoucissant, on permit aux jeunes mariés de venir à Sillery, madame de Genlis, ordinairement si mouvante et si parlante, ne bougeait et ne disait mot... Mais madame de Genlis était trop adroite pour ne pas profiter de son pouvoir de séduction. Madame de Puisieux fut conquise, comme le seront toujours les femmes qu'une autre femme voudra subjuguer avec de l'affection et des grâces de cœur... Le jour où la paix fut signée, madame de Genlis raconte que, lorsque tout le monde revint dans le salon, elle voulut l'annoncer elle-même.
«...Au bout de quelques minutes je dis d'un ton dégagé que, n'ayant pas été à la promenade, je voulais me dégourdir les jambes... et me levant aussitôt, je fis trois ou quatre sauts dans la chambre, et puis j'allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux en disant mille folies...» Qu'on se reporte à l'époque... aux robes à queues... aux paniers... à tout ce qu'avait de solennel le maintien et l'attitude d'une femme alors!
«Quelques jours après, dit-elle, un musicien de Reims vint à Sillery et joua du tympanon d'une manière surprenante. Madame de Puisieux se passionna pour cet instrument et regretta de voir partir le musicien. Aussitôt je pris la résolution, dit madame de Genlis, d'apprendre le tympanon.» Et en effet, elle en sut jouer au bout de six semaines aussi bien que le musicien rémois. Lorsqu'elle fut assez savante, ce qui lui coûta beaucoup de travail, et je crois cela sans peine, elle fit faire un habit d'Alsacienne, et un jour qu'il y avait du monde à Sillery, chose au reste fort ordinaire, car le château était toujours plein, madame de Genlis fit ôter la poudre de ses cheveux, les fit natter en deux tresses comme les Alsaciennes, puis, ayant mis sur sa tête une baigneuse et étant enveloppée dans une robe négligée et un mantelet de taffetas noir, elle descendit à l'heure du dîner, demandant pardon de son négligé et s'en excusant sur une migraine. Au dessert on vint dire à madame de Puisieux qu'une jeune Alsacienne venait d'arriver au château et demandait de jouer du tympanon devant elle.—Je vais la chercher, s'écria madame de Genlis en s'élançant dans la chambre voisine, où, jetant sa baigneuse et son mantelet, elle se trouva mise en Alsacienne avec son tympanon, et se présenta au même moment devant toute la société stupéfaite. Elle joua du tympanon à merveille, et charma tout le monde. «On me fit porter mon habit pendant quinze jours, dit elle-même madame de Genlis, pour donner une représentation de cette petite scène à tout ce qui venait à Sillery... Ce n'est pas sans dessein que j'ai rapporté ces détails, ajoute-t-elle... J'ai voulu montrer aux jeunes personnes que la jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle est docile et modeste[60-A]...»