Ce qui causa véritablement la disgrâce de Roland, disgrâce venue de la Cour, tandis que la seconde vint de la Convention, fut une lettre écrite au Roi par Roland... Cette lettre n'est pas dans tous les mémoires du temps[22]... mais Bonnecarrère me l'a laissé copier dans les papiers qu'il avait à Versailles, papiers où il y a des trésors précieux, et dont je crois que son fils, son seul héritier, ignore la valeur.

«Sire, l'état actuel de la France ne peut subsister longtemps... C'est un état de crise dont la violence a atteint le plus haut degré, etc.»

Roland remit sa lettre au Roi; Servan, ministre de la guerre, remit aussi une lettre ou une note dans le même genre, et tout le ministère, Clavières, Roland, Servan, etc., se trouvant de la même opinion, donna plutôt qu'il ne reçut sa démission... Il y a dans ce fait une grande conséquence par les suites qu'eut ce changement de ministère. Madame Roland n'avait pas toujours en vue alors dans ses actions le salut de la patrie... il ne dépendait pas seulement de démarches du genre de celle-ci... Il ne s'agissait pas seulement de montrer au Roi qu'une femme avait du pouvoir sur son mari et sur une partie de l'Assemblée... Madame Roland en avait un grand sans doute à cette époque, et la Gironde, toute à elle, répondait à son appel. Mais le motif de la résistance de Roland était noble et beau; il s'agissait du camp de vingt mille hommes sous Paris.

Servan était aussi un homme d'un beau caractère...—Comme ministre de la guerre, vous vous perdez si vous consentez, lui dit madame Roland.

—Soyez tranquille, mon honneur et mon cœur me défendront...

—Comment le Roi a-t-il pris votre avis?

—Fort mal; il m'a tourné le dos, et à peine étais-je rentré que Dumouriez est venu me prendre le portefeuille, qu'il garde en attendant.

—Dumouriez!...

—Oui...

—Mais comment se fait-il qu'il se trouve en faveur?...