—Par la Reine... Bonnecarrère est fort en crédit près d'elle par une intrigue de femme du côté de la comtesse Diane de Polignac... Les femmes sont puissantes à cette cour... Et quand des personnes comme celle que je viens de nommer font et défont des ministres, une monarchie peut se dire perdue[23].
—Dumouriez! répéta madame Roland... Dumouriez et Bonnecarrère!...
—Oui... celui-ci a un des portefeuilles, je ne sais lequel. C'est un homme de beaucoup d'esprit, qui a fait pour l'intrigue plus que jamais personne n'a fait pour le bien... Si cet homme avait autant travaillé pour être honnête homme qu'il l'a fait pour arriver à être un Figaro politique, il mériterait une statue!...
—Mais comment allez-vous vous en tirer tous tant que vous êtes?...
—Nous venons à vous!... Clavières, votre mari et moi, il faut que vous nous donniez une direction de conduite et même une lettre dans laquelle nous donnons tous notre démission...
—Ah!... je le veux bien, dit madame Roland... aussi vous serez servis, je vous le jure, à souhait; car ce ministère, cette politique, cela m'éloigne de mes occupations chéries; et certes ce que me donnent en dédommagement ces grandeurs-là ne vaut pas la peine qu'on leur sacrifie une heure de sa vie privée!...
Les ministres étaient donc réunis au nombre de quatre chez madame Roland, le soir du jour où Servan avait parlé au Roi et où Roland avait donné sa lettre. Assis en rond autour d'une table verte sur laquelle étaient des papiers et une écritoire, les quatre ministres observaient avec une sorte de joie inquiète madame Roland, dans la rédaction silencieuse de la lettre qu'elle faisait au nom de tous. Duranthon[24], du parti de Dumouriez, était devant la cheminée, et, quoiqu'on fût au mois de juin, il y était debout, relevant les basques de son habit pour se donner une contenance, comme tous les hommes médiocres qui trahissent et sont au-dessous de la trahison... Il s'était fait attendre plus d'une heure au rendez-vous de ses collègues; Clavières ne l'aimait pas, et toutes les fois que madame Roland le consultait de l'œil ou de la voix, Clavières haussait les épaules, en lui disant tout bas:
—Laissez-le donc à lui-même... nous n'en voulons pas plus dans notre disgrâce que nous n'en voulions dans notre prospérité.
Au moment où madame Roland allait lire sa lettre, un message du roi mande M. Duranthon au château, mais SEUL! Madame Roland jette sa plume en s'écriant:—Nos lenteurs nous ont fait perdre l'initiative... C'est votre démission qu'on vous envoie.
C'était vrai!