Madame de Genlis était nièce de M. le duc d'Orléans à cette époque[37]. Madame de Montesson avait épousé le prince, et s'était elle-même créé cette inconcevable position; à l'aide de l'amour que M. le due d'Orléans n'avait pas pour elle, et qu'elle avait su lui donner, elle avait eu l'habileté de le conduire à une union légitime, ne voulant pas en accorder une autre.... Cette union toutefois fut secrète; le Roi, qui n'aimait pas la maison d'Orléans, fut bien aise de la tenir ainsi dans une sorte de dépendance. Ce n'était pas l'avis de M. Turgot et de M. Necker: tous deux, quoique ennemis, avaient à cet égard la même pensée; ils voulaient que le roi fît la grâce entière. M. de Malesherbes pensait comme eux.

—Un roi, disait M. Necker, est l'image de Dieu sur la terre... tout indulgence et tout amour!...

—Votre Majesté, disait M. de Malesherbes, qui ne croyait à rien ou du moins à bien peu de chose, doit s'attacher M. le duc d'Orléans par la reconnaissance; dans le cœur d'un homme comme lui, c'est pour jamais.

Mais Louis XVI était entêté comme, au reste, tous les esprits médiocres ayant le pouvoir.... Rien n'est au-dessous d'un pareil inconvénient dans un roi.

Quoi qu'il en fût, madame de Genlis n'en était pas moins la nièce du duc d'Orléans; sa tante enfin était tante de M. le duc et de madame la duchesse de Chartres... Cette alliance, ce rapport intime n'a pas été assez remarqué dans les différents jugements qu'on a portés d'elle. Ce n'est certes pas que je la veuille défendre, j'ai dit en mille endroits que j'aimais trop madame de Staël pour aimer madame de Genlis. Ceci ressemblerait à de la passion, et cependant n'en est pas. Je suis juste, au contraire... car l'équité doit surtout présider à ce qui sort d'une plume contemporaine...

Oui, ces rapports étaient d'une nature, je le répète, qui imposait même des devoirs à M. le duc de Chartres, non pas ceux qui ont éveillé la censure publique, mais de ces rapports et de ces devoirs qui ne peuvent se décliner, et que l'on comprend à merveille pourvu qu'on connaisse un peu le monde de ce temps-là...

Aussitôt que madame de Genlis fut au Palais-Royal, on s'aperçut d'un immense changement dans la vie habituelle. La société de madame la duchesse de Chartres était agréable et presque entièrement composée des femmes de son service d'honneur. Jeune elle-même, agréable d'esprit, quoique assez nulle comme agrément de conversation, elle sentait néanmoins le charme qu'on pouvait trouver et apporter dans une causerie journalière et dans une vie d'habitude. Madame de Genlis n'eut donc pas de peine à lui inculquer ses principes dans ce genre, et à lui faire donner sa sanction à des réunions et des soupers réguliers au Palais-Royal. Il y avait grande réception tous les jours d'opéra, et pourvu qu'on fût présenté on avait le droit d'y venir souper. Ces jours-là il y avait une cohue tellement confuse que les intimes de la société de la princesse se dispensaient d'y paraître autrement qu'un instant et pour faire leur cour... Mais il y avait ensuite les petits jours, c'étaient les bons; on avait alors assez de monde pour y causer de tout et fort bien, et la soirée s'écoulait avec une rapidité charmante. J'ai connu particulièrement des hommes et des femmes qui avaient fait partie de ces réunions intimes, comme on les appelait, et qui étaient encore assez nombreuses pour qu'il s'y trouvât trente personnes à table... Parmi elles il s'en trouvait beaucoup de fort spirituelles; madame de Genlis était sans doute à la tête de tout ce qu'on pourrait nommer dans cette époque, fin du règne de Louis XV et commencement de celui de Louis XVI... Elle avait surtout le talent de charmer, comme, au reste, cela était assez communément alors. Comme on causait, comme on pensait, comme on écrivait dans ce temps-là! que d'esprit, de raison même au milieu d'une folie apparente qui ne présidait, au fait, qu'aux heures de dissipation!... Les deux générations d'aujourd'hui parlent de ce temps sans le connaître autrement que par les meubles de Boule et les portraits de madame de Pompadour et de madame du Barry; mais le siècle de Louis XV est aussi inconnu aux deux générations qui sont devant nous que le règne éloigné d'un Jagellon... On entend des femmes trancher, décider, sur cette époque de Louis XV, comme elles disent sans savoir seulement la portée et la valeur de ce mot; on entend des femmes parler de ce temps-là parce qu'elles ont des vases de Chine dans leur cabinet et des tableaux de Mignard dans leur salon... Mais je n'ai vu nulle part des Vanloo ni des tableaux des peintres de cette époque; la chose est toute simple, il faudrait pour cela bien des choses qui manquent radicalement.

Madame de Genlis était prodigieusement instruite; ce qu'elle savait est immense. C'est toujours une bonne chose lorsqu'on a de l'esprit naturellement; cette culture ne peut être que fructueuse alors, et eut en effet le résultat qu'on trouvait en elle...

La société du Palais-Royal était, comme je l'ai dit, fort brillante et fort spirituelle; on pouvait même dire que c'était le salon le plus agréable de Paris. Cet éloge est grand; car alors Paris renfermait bien des personnes d'esprit... Plusieurs vieilles femmes, surtout, formaient une sorte de tribunal assez important pour toute personne reçue, mais fort indulgent cependant lorsqu'on se présentait devant lui convenablement. Il était composé de madame la marquise de Polignac, laide comme un singe, dont elle avait la physionomie vive et maligne; madame la comtesse de Rochambeau, gouvernante des enfants d'Orléans dans leur enfance; la comtesse de Montauban, la plus joyeuse des femmes: elle était fort spirituelle, plaisante, et ne disait rien comme personne... Puis venaient deux femmes fort influentes dans l'intérieur du palais: l'une était madame de Blot, dame d'honneur de la duchesse de Chartres; l'autre, madame la marquise de Barbantane: elle avait été dame pour accompagner de la duchesse d'Orléans, et puis gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres, cette jeune princesse qui inspira une si violente passion à son fiancé, M. le duc de Bourbon, qu'il l'enleva!... C'est une manière d'agir un peu leste pour tout le monde, et, en vérité, bien étonnante pour un prince!... Elle fait au reste la morale des mariages d'inclination, comme disent les bonnes femmes, car nous avons vu la suite de celui-là!... Madame de Barbantane était spirituelle, et surtout pour la conversation, talent qu'elle possédait avec un rare avantage sur les autres femmes... Il y avait encore la vicomtesse de Clermont-Gallerande. Madame de Genlis, comme on le voit, n'était pas déplacée dans cette société du Palais-Royal où vivaient ensuite dans l'intimité madame de Fleury, madame de Noailles et madame de Belzunce, sa sœur, et beaucoup d'autres très-connues par leur esprit ou bien par leur facilité de commerce sociable et bienveillant, qualité qu'on estime au-dessus peut-être de toutes les autres.

M. le duc de Chartres, quoique bien jeune encore à cette époque, avait déjà l'aplomb d'un homme de cinquante ans; et de plus, il en avait presque la figure: extrêmement bourgeonné, les traits altérés par les veilles et, l'on peut dire, une vie déréglée, le duc de Chartres, quoique dans la première jeunesse enfin, était assez peu agréable pour ne pas vivement regretter quelquefois le funeste emploi de ses jeunes années. Ce qui lui restait était une grande élégance, une tournure leste et noble et des manières à lui, on peut le dire, qui le rendirent, pendant plusieurs années, l'idole des jeunes gens de son âge... Les soins ne lui avaient pas manqué, même ceux dont certes on ne peut prévoir l'utilité; c'était d'ailleurs son père qui s'était chargé volontairement de ce soin[38]. Pour gouverneur, le jeune prince avait eu le comte de Pont-Saint-Maurice, homme de cour, d'honneur, et même d'esprit, mais trop facile pour être le chef de l'éducation du premier prince du sang de France... Il paraît que l'on n'était pas difficile, au reste, pour l'éducation des princes dans la famille d'Orléans; car on aurait pu avoir mieux que l'abbé Dubois... M. de Pont, satisfait de la bonne grâce de son élève, n'en demanda pas davantage à lui ni à Dieu, et le sous-gouverneur et le précepteur furent traités de pédants lorsqu'ils disaient que le prince ne travaillait pas.