Il n'est pas fait pour cela, disait M. de Pont[39]!

Et les choses allaient toujours de même, c'est-à-dire un peu plus mal, parce que, lorsqu'elles ne vont pas mieux, elles vont en empirant... C'est ainsi que le prince atteignit quinze ans. Alors l'enthousiasme pour lui fut au comble parmi les partisans et les serviteurs de la maison d'Orléans. Il était agréable, spirituel, avait des manières gracieuses, qualité qu'il ne garda pas longtemps, en quoi il eut grand tort; car je crois qu'il n'existe rien de plus séduisant dans le monde qu'un jeune prince et une princesse ayant de la bienveillance. Tout ce qu'ils ont de bien double en eux; on leur sait tant de gré d'être prévenants!... On les remercie avec tant de reconnaissance de sortir de leur place royale pour venir à vous!... Mais ce n'était pas la morale de M. de Conflans, du chevalier de Coigny, de M. de Fitz-James, et d'une foule de jeunes gens plus évaporés que méchants peut-être, mais dont les principes étaient assez mauvais pour corrompre un cœur de prince de quinze ans. Plus tard, M. d'Argenson, M. de Valençay et d'autres vinrent aussi!... Un seul homme pouvait le sauver, c'était le chevalier de Durfort, l'homme qu'il a le plus aimé peut-être; il eut aussi de l'empire sur lui, mais le mal était fait... M. de Durfort eût été pour le prince un inestimable bienfait de la Providence s'il fût venu à temps pour le guider dans sa marche.

Le duc de Chartres était moqueur. C'est de tous les défauts, le plus funeste dans un prince. Rien n'efface la douleur que cause un sarcasme auquel on répond pourtant souvent avec avantage... Quelle doit être celle d'une blessure qu'on ne peut panser... sur laquelle n'est posé aucun appareil!... Le duc de Chartres se fit beaucoup d'ennemis dans la maison même de son père... Les femmes surtout se déchaînèrent contre lui. Il était alors de mode de faire du romanesque. Richardson, Rousseau, mademoiselle de Lespinasse, Werther, madame Riccoboni, une foule d'ouvrages et de gens à grands sentiments, avaient renversé tout l'ordre de choses établi dans la société. Cela ne passait pas le sentiment, mais aussi on en était si bien entêté, que rien ne peut donner une idée de ce qu'était alors un salon où se trouvaient beaucoup de femmes... On y soutenait des thèses comme au temps des cours d'amour... et il était rare qu'on ne dît pas beaucoup de choses inconvenantes. Le duc de Chartres trouva un de ces tribunaux tout organisé parmi les femmes de la maison de sa mère; il s'amusa d'abord à les combattre avec de la raillerie, et ce fut assez pour qu'elles le prissent dans la plus belle des aversions.... Mais après son mariage, il changea en plus d'amertume et de causticité ce qui n'était avant que de la raillerie: aussi, malgré le respect qu'imposait sa qualité de prince, les dames de madame la duchesse de Chartres et celles de madame la duchesse d'Orléans douairière se permettaient quelquefois de lui tenir tête.

Malgré tous ces inconvénients, M. le duc de Chartres était un homme parfaitement agréable dès qu'il voulait plaire... M. le vicomte de Ségur, M. le comte Louis de Narbonne, tous les Dillons, qui étaient alors les hommes les plus à la mode de France, prenaient modèle sur le duc de Chartres pour dire et faire comme lui, parce qu'il était à la mode... Plus tard, cette influence fut directe et funeste.

La duchesse de Chartres était un ange de bonté et de perfection. Elle avait de la candeur, de la sensibilité, qualités précieusement rares dans une princesse... Elle était pieuse comme un ange... Enfin, elle était ce que l'on ne peut rencontrer que rarement dans le monde ordinairement. Qu'on juge de l'effet que cela produisait à la cour! C'était une oasis dans le désert.

Parmi les autres hommes du Palais-Royal était M. de Thiars, frère du comte de Bissy; c'était un homme fort spirituel, quoi qu'en dise madame de Genlis. Il était caustique, et peut-être lui avait-il donné quelques coups de griffe. Il était prodigieusement laid... Sa laideur, me disait ma mère, était dangereuse pour une jeune femme comme celle de quelque animal étrange... Et pourtant on citait les noms de plus de dix femmes charmantes dont il avait été aimé avec passion. Il était auteur. Son fils était aussi fort spirituel...

Le comte de Valençay, frère du marquis d'Étampes, était un des hommes les plus agréables du Palais-Royal. Jouant la comédie à ravir, spirituel sans méchanceté, bon sans fadeur, aimant les arts et s'y connaissant bien, il était aimé et désiré dans toutes les maisons où il allait. M. le comte d'Osmond était aussi un homme de bonne compagnie, et tout-à-fait de mise; mais des amis qui l'ont beaucoup connu m'ont dit que sa distraction continuelle lui donnait cette réputation de grand esprit qu'on lui reconnaissait généralement, et que particulièrement on lui contestait. Le marquis de Barbantane, mari de madame de Barbantane dont j'ai parlé, était aussi un homme de beaucoup d'esprit, moqueur, et peut-être même un peu méchant, ce qui contrastait singulièrement avec une recherche exquise de politesse dont on ne savait que faire avec ce persiflage continuel.

M. et madame Duchâtelet, la duchesse de Grammont, M. de La Tour-du-Pin, le comte de Clermont-Gallerande, dont la jolie figure était déformée par des tics tout-à-fait singuliers. Mais ceux-là n'étaient rien, il en avait un autre plus insupportable; c'était de faire continuellement des citations et de les faire fausses... Le chevalier d'Oraison était par son esprit un des hommes[40] recherchés du Palais-Royal.

La société du Palais-Royal fut ensuite plus étendue dans son intimité... mais à cette époque elle était encore assez restreinte pour qu'il fût très-difficile d'y être admis. Je ne prétends pas faire du salon de madame la duchesse de Chartres un Éden, ni faire croire que c'était l'âge d'or que cette époque!... Mais dans ce monde, qu'on distinguait alors sous le nom de grande société, on remarquait des points de réunion plus ou moins recherchés, et plus ou moins faits pour l'être... Le Palais-Royal était ainsi dans le temps dont je parle... Là, dans le cercle des jours ordinaires, se trouvaient réunies toutes les grâces à toute l'urbanité française. Ce mot avait alors une signification; aujourd'hui il n'en a plus. Je sais encore ce que cela veut dire, parce que je l'ai vu; mais les génies de l'époque, tels que M. Charles La...t, par exemple, qui écrase les pieds d'une femme sans saluer, et cela parce qu'il fait des pièces qu'on ne siffle pas; celui-là, par exemple, ne sait pas ce que c'est. On y combinait les moyens de plaire... on feignait les vertus qu'on n'avait pas... et du moins pendant ces heures consacrées à cette supercherie la vertu recevait cet hommage du vice, dont le culte était déserté... On pouvait bien faire une méchanceté, on la faisait même; mais on ne racontait pas sans esprit une calomnie, on n'attaquait pas avec une brutalité qu'on appelle franchise, et qui n'est autre chose qu'une mauvaise éducation, l'existence d'une femme... L'âcreté d'une telle façon d'être se serait mal accordée avec l'aménité des procédés et des manières qu'on apportait dans cette grande et haute société dont le code de lois était alors observé avec rigidité... J'ai vécu dans ce monde-là dès ma première enfance, et je puis dire que ce n'est que là aussi que j'ai vécu. Ce n'est que là, par exemple, que j'ai vu louer sans cette fadeur et cette maladresse de louange qui vous empêche d'accepter un compliment, fût-il fondé. Ce n'est que là que j'ai vu discuter sur de graves, d'importantes matières sans disputer et sans injure[41]... Ce n'est que là que j'ai vu faire valoir les autres sans les protéger, et paraître heureux de leurs succès!... et cela sans hypocrisie, non! c'était une dernière écorce des anciennes mœurs qui se conservait par la force de l'habitude... et ce n'était cependant qu'une écorce... mais elle me rendait la vie bien légère à porter dans ces jours de ma jeunesse: qu'aurais-je donc éprouvé dans le siècle précédent, lorsque tous les liens de famille étaient sacrés, lorsque les charmes de cette même union sociale rendaient faciles jusqu'aux moindres actions de la vie!...

Dans une société moins étendue que les cercles que je viens de nommer, on était plus ouvert, plus confiant; on causait, on parlait des bruits du monde; on médisait, mais toujours avec mesure; on n'attaquait JAMAIS l'honneur de personne. C'était un sanctuaire que la vie d'un homme sous ce rapport; c'était une arche sainte dont jamais dans le monde la main la plus hardie ne soulevait le voile... Un jour, dans l'un des bals particuliers de la Cour, un jeune homme trouve à terre un papier qu'il relève; il lit!... Ah! s'écrie-t-il involontairement, une lettre d'amour signée avec du sang!... mais tout aussitôt il s'aperçoit de sa faute et cache le billet... Eh bien! pour cette seule indiscrétion le pauvre jeune homme fut rayé de la liste des invités au bal particulier pour l'espace de six mois par Marie-Antoinette elle-même!...