Ce qu'on demandait surtout dans cette société si regrettable, c'était de la grâce, de la gaîté, de l'originalité... La méchanceté profonde est toujours triste... il y a plus, elle est vulgaire et grossière. C'est pour cela qu'on ne pardonnait jamais la bassesse des manières ou du langage, et surtout celle des actions lorsqu'elle était avérée. On n'avait peut-être plus assez de principes pour être irrité au fond de l'âme d'une bassesse; mais telle était la force de l'opinion, qu'on avait encore plus de vanité que de cupidité: ce n'était peut-être plus de la grandeur, c'était de l'orgueil, mais qu'importe!... Enfin, de toutes ces hypocrisies que je viens de citer, aucune n'est imposée pour nuire, et toutes produisent un bien. C'était ainsi qu'était la grande société ou la bonne compagnie.
J'ai dit, je le crois, que la duchesse de Chartres recevait tous les jours de représentation d'opéra tout le monde présenté. On pouvait aller souper au Palais-Royal sans autre invitation qu'une première, qui suffisait pour toujours; mais les autres jours, qui s'appelaient les petits jours, il y avait une liste pour la société intime, qui, également invitée, l'était pour l'avenir. Ces petits soupers étaient les plus agréables. La duchesse de Chartres travaillait, et conséquemment toutes les femmes travaillaient aussi. On faisait quelquefois une lecture, ou bien de la musique... Pendant tout un hiver, ce fut une folie de jouer la comédie. Alors on lisait des pièces inédites, soit de Marivaux ou de tel autre auteur du répertoire de la Comédie Française, pour choisir parmi elles. Madame de Genlis était toute en faveur pendant ces jours de triomphe pour les arts. La princesse l'aimait alors avec une tendresse qui faisait croire aux sortiléges, disait madame de Barbantane.
Un jour (c'était celui d'un petit souper), la princesse travaillait devant une grande table ronde recouverte d'un tapis vert; elle parfilait... Madame de Blot, assise auprès d'elle, parfilait aussi et mettait en pièces un magnifique échiquier en or qu'on lui avait donné pour cet usage. Madame de Barbantane et toutes les femmes de l'intimité de la duchesse se trouvaient ce même soir chez elle. La conversation était animée... on parlait beaucoup de sentiment, et madame de Blot, dont j'ai déjà cité l'esprit, avait avancé une thèse assez difficile à soutenir... Le duc de Chartres, qui ne l'aimait pas parce qu'elle commençait peut-être à être clairvoyante, se promenait dans le salon, et finissait toujours par revenir se mettre en face d'elle, en la fixant avec une intention assez maligne. Rien n'est perfide comme un regard qui s'applique sérieusement à vous pénétrer, surtout lorsque ce regard est fixe et questionneur... Dans ces soirées du Palais-Royal la conversation était parfaitement libre, et le prince donnait lui-même l'ordre de l'être...
—En vérité, dit le duc de Chartres, je ne comprends plus le cœur des femmes aujourd'hui!... elles veulent de l'amour avec cette autorité sentimentale et dogmatique qui ferait d'une passion la chose du monde la plus ennuyeuse, la femme qui l'inspirerait fût-elle belle comme la plus belle des houris de Mahomet.
Mais monseigneur croit-il qu'on aime moins parce que la passion raisonne?...
LE DUC DE CHARTRES.
Ma foi, je n'en sais rien. Je n'ai jamais essayé de savoir comment j'aimais ni pourquoi j'aimais... mais aussitôt que mon cœur était occupé, je m'inquiétais pour avoir la preuve de l'amour de la femme que j'aimais.
MADAME DE BLOT.
Mais, monseigneur, c'est en cela que Rousseau est le plus grand historien du cœur humain. Julie va d'elle-même au-devant du cœur de celui qu'elle aime... tout ce que la femme peut sacrifier, elle le donne avec une abnégation d'elle-même vraiment héroïque.