Roland est un homme qui appartient à l'histoire, quoique d'une manière peut-être moins intime que sa femme; toutefois il est dans une ligne isolée qui le classe parmi les hommes distingués de la Révolution... Novateur comme tous les hommes de l'école philosophique, il avait comme beaucoup d'entre eux l'ardeur des nouvelles doctrines et la ferme volonté de les propager... «Sa manière de discourir, disait le cardinal Maury, était fort attachante; son discours était intéressant par les images qu'il y faisait entrer, parce que sa tête était remplie d'idées... Mais des idées ne sont pas des pensées... aussi se fatiguait-on bientôt de sa parole brève, sèche et sans harmonie... sa voix n'avait aucun charme.»
Et en me disant cela, le cardinal Maury me parlait avec cette énorme voix qui faisait trembler les vitres de l'assemblée lorsqu'il tonnait contre Mirabeau...
C'est ici le lieu de parler d'une petite aventure que madame Roland racontait elle-même avec une naïveté charmante, et qui peint son caractère de femme. M. Roland de la Platière avait été reçu un peu froidement, parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment presque ébauché pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de sa mère, et qui peut-être l'eût épousée si celle-ci eût vécu. Ce jeune homme, dont elle fait un portrait fort agréable, se nommait La Blancherie... Après la mort de madame Phlipon, lorsqu'ils se revirent, il témoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de faire, qu'elle s'attacha assez intimement à ce jeune homme pour éprouver une vive peine lorsque quelque obstacle empêchait leur rencontre de chaque jour... ils se convenaient enfin. Mais M. Phlipon ne le vit pas ainsi; soit qu'il craignît de marier sa fille et de rendre compte du bien de sa mère, soit qu'il connût la véritable position de La Blancherie, il rompit tout-à-coup les relations qui existaient entre sa fille et lui. Il prit un prétexte frivole, et enjoignit à Marie de dire à M. de La Blancherie de discontinuer ses visites.
Marie ne répondit rien, mais le coup lui fut sensible. Sa vie, à compter de ce moment, fut remplie par l'étude la plus abstraite. Elle y trouva des ressources contre la douleur du cœur; et cette vie tout intellectuelle, cette occupation de l'esprit, lui apprit qu'il existait pour l'âme des ressources infinies dans la science et ses merveilles, quelque aride que puisse paraître cette route à ceux qui ne l'ont pas suivie.—Ses relations se bornèrent à quelques hommes de lettres assez âgés, à quelques amis, comme M. de Dumontchery, qui ne devaient porter aucun ombrage à son père, en venant rompre le soir la monotonie des heures solitaires qui succédaient à celles du travail. Ce fut alors qu'elle prit le goût des lectures fortes et qu'elle vécut dans l'antiquité, au milieu de Rome et d'Athènes, pour fuir un monde qui ne lui offrait aucun lien, aucun rapport de cœur.
Cette occupation constante et cette étude des grandes choses rompit dès l'origine tout ce qui pouvait donner à son âme de feu une passion qui l'eût rendue malheureuse; mais elle était triste, ses idées étaient mélancoliques: toutefois sa vie s'avançait sans douleur[8].
Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies; elle y était un jour avec mademoiselle d'Hangard, elles traversaient une allée assez retirée, lorsqu'elles furent croisées par un jeune homme qui les salua. Marie lui rendit son salut avec une émotion dont s'aperçut mademoiselle d'Hangard...
—Est-ce que tu connais ce jeune homme, demanda-t-elle à Marie?
—Oui, et toi-même?
—Oh! je le connais parfaitement: je l'ai vu chez mesdemoiselles Bordenave[9], dont il a demandé la plus jeune en mariage.
Marie rougit et fut troublée, mais elle se remit et demanda à mademoiselle d'Hangard s'il y avait longtemps...