Les acteurs de ses pièces étaient des hommes du monde. L'un, M. Coqueley, était un des premiers acteurs de Paris pour jouer les proverbes, avec le président de Périgny, ainsi que le comte d'Albaret. Ce dernier allait chez madame Necker, qui, dans ses Souvenirs, s'en moque avec assez peu de charité, ce que madame de Genlis reproche d'autant plus vivement à madame Necker, qu'elle trouvait M. d'Albaret charmant. Il jouait les proverbes à ravir, ce qui annonçait beaucoup d'esprit... Les femmes étaient la marquise de Roncé, mademoiselle Baillon et madame de Genlis. Quant aux spectateurs, ils étaient toujours bien choisis[64]. C'étaient des amis, des connaissances, et jamais des inconnus. Il fallait arriver à nos jours à cet entier démolissement de toutes les bonnes et anciennes coutumes pour voir un mélange bizarre de femmes et d'hommes se heurtant, se déchirant, et craignant de s'asseoir à côté l'un de l'autre, parce qu'ils ne se sont jamais vus. Ceci me rappelle le joli mot du duc d'Ayen à Louis XV.

C'était du temps de madame du Barry. On regrettait presque madame de Pompadour. Le vice avait au moins un masque avec elle, et si madame de Pompadour jouait à la souveraine, elle ne s'en acquittait pas mal... Mais l'autre, comme la nommait Dagé; c'était vraiment trop fort. Un soir, le roi vit à sa table des figures tellement étranges que le pauvre La France se pencha tout ému vers M. le duc d'Ayen, et lui demanda le nom de deux hommes assis en face de lui, et dont l'aspect ignoble contrastait avec le lieu où ils se trouvaient.

—Ma foi, sire, répondit le duc d'Ayen, je ne les connais pas... Je ne rencontre ces gens-là que chez vous!...

La société intime de madame de Genlis n'était pas de ce genre; le fond en était surtout remarquable, seulement pris dans sa famille: madame la marquise de Montesson[65], sœur de la mère de madame de Genlis, madame de Bellevau, son autre tante, madame de Sercey, sœur de son père, madame de Puisieux, M. de Puisieux, la marquise de Sillery-Genlis, sa belle-sœur, le chevalier de Barbantane, M. de Sauvigny, auteur de plusieurs charmants ouvrages, l'abbé Arnaud, l'auteur du Comte de Comminges, le chevalier de Talleyrand, frère du baron de Talleyrand, M. de Vérac, madame de Vérac, sa femme, le comte et la comtesse de Custine[66], le vicomte de Custine, le comte et la comtesse de Balincourt[67], neveu et nièce du maréchal de Balincourt, madame de Gourgues, madame d'Harville. À ces réunions, qui avaient lieu presque tous les jours, parce qu'on se réunissait toujours chez l'une des personnes que je viens de nommer, venait quelquefois se joindre une femme charmante, madame la marquise de Louvois. Son histoire vraiment tragique donnait un grand intérêt à sa physionomie déjà fort aimable et gracieuse. Je l'ai rapportée en peu de mots pour donner un aperçu de ce qui est par tout pays une action simple sans doute, mais qui cependant, contée dans tous ses détails, révèle ce que la noblesse des sentiments, chez nous, était à une époque où la noblesse de la naissance entretenait celle des actions de la vie habituelle.

Le plaisir était donc le mobile de tout ce qui se faisait dans une réunion d'hommes et de femmes, dès qu'ils étaient rassemblés dans un salon.

On aurait, je crois, décerné un prix à celui qui aurait proposé un nouveau moyen de passer gaîment les heures de la soirée... Pour en donner une idée, je vais raconter ce qui eut lieu chez madame de Genlis, un soir de ce même hiver qui précéda son entrée au Palais-Royal.

Le comte d'Albaret, dont j'ai dit tout à l'heure que madame Necker se moquait, était le meilleur des hommes; mais il avait une qualité plus précieuse au milieu du monde où il vivait, il avait de l'esprit... Sa bonhomie, qui était extrême, prêtait quelquefois à rire, et voilà pourquoi madame Necker, qui prenait tout au sérieux, l'avait jugé moquable et même ennuyeux, tandis qu'il était au contraire fort amusant et fort spirituel.

Un soir il arrive chez madame de Genlis, où il trouve réunis le chevalier de Barbantane, M. de Genlis et plusieurs autres personnes du même esprit, et il leur raconte que la veille il avait passé une soirée charmante, quoique avec des pédants.

Il appelait ainsi en plaisantant les gens de lettres.

—Où donc avez-vous été? demanda madame de Genlis.