—Chez la muse Dubocage, répondit le comte d'Albaret, et je vous jure que je m'y suis fort diverti; on a raconté une foule d'histoires de M. de Voltaire, et lui-même y eût été si on avait voulu me croire.
—Et comment cela? dit madame de Genlis.
—Vous ne connaissez pas mon talent d'imitation? Demandez à M. de Genlis.
M. de Genlis certifia de la vérité de la chose.—Eh bien! voulez-vous mettre à exécution un joli projet? dit le comte d'Albaret.—Oui, oui! s'écrièrent toutes les jeunes femmes. Que faut-il faire?—Vous mettre tous dans les habits de la société Bocagère. Madame de Genlis, dont le talent mimique est parfait, prendra à ravir le personnage de madame Dubocage... Je me charge de Voltaire, Genlis fera l'abbé Duresnel[68] ou Pinart, et madame de Roncé remplira le personnage de madame Fanny de Beauharnais.
Ce projet fut accueilli avec transport... Madame de Genlis avait non-seulement entendu parler de madame Dubocage, mais elle l'avait vue chez sa tante, madame de Montesson. Madame Dubocage avait été fort belle, et quoiqu'elle eût alors plus de soixante-cinq ans[69], on voyait encore sur son visage des restes d'une grande beauté. Madame de Genlis prit des informations exactes sur son costume, ses habitudes, ses manières, et au bout de quinze jours elle représentait madame Dubocage avec une perfection qui devait bien alarmer son mari ou toute autre personne qui voulait lire dans son regard quelle était la pensée de son âme. Quant à M. d'Albaret, il copia Voltaire avec sa grande taille sèche et voûtée, son regard vif et malin, son sourire sardonique; il n'avait alors rien de celui du bonhomme que madame Necker raillait, et il prouvait sans lui répondre qu'elle s'était trompée.—En vérité, disait-il à madame Dubocage transformée, le jour où j'ai lu vos descriptions si animées de Rome et de l'Italie, j'ai cessé de regretter de n'avoir pas vu la ville sainte... Et il souriait... Je connaissais déjà Constantinople par lady Montague... Grâce à vous, je donne la préférence à Rome[70].
Alors madame de Genlis prenait l'air d'une personne qui compte sur des louanges; elle parlait de son voyage en Italie.
—Ah! s'écriait madame Beauharnais[71]... c'est dans la Colombiade[72] qu'il faut chercher de beaux vers.
—Cela ne vaut pas une seule page d'une lettre de Stéphanie[73], répondait Genlis-Dubocage en souriant doucement.
—Ah! que dites-vous là?...
Et madame de Roncé, qui déclamait à ravir, agitant sa main pour faire faire silence, fit entendre les vers suivants: