—Mon ami! s'écria son frère, je vous ai déjà dit que vous m'affligiez en parlant ainsi!... M. Necker peut avoir de mauvaises idées en administration; mais qu'il excite une émeute dans un moment où la monarchie montre toute sa misère[86], dans la seule vue de perdre un homme innocent, voilà ce que je ne puis consentir à entendre proclamer par quelqu'un de ma famille!...
Le chevalier Turgot regarda son frère avec un sentiment indéfinissable de tendresse et de reproche; puis se tournant, vers Soulavie:
—Je suis fâché, lui dit-il, de ne pas être de l'avis de mon frère; mais j'avoue que je ne le puis... C'est M. Necker qui a fait faire l'émeute pour les blés, répéta-t-il avec plus de force... d'abord à Dijon le 20 avril, et puis à Paris le 2 mai suivant... Mais ayez de la prudence; car M. Necker est moins généreux que mon frère, qui refusa de signer la détention du Genevois à la Bastille, et il expédia des lettres de cachet contre ses ennemis, même contre M. le duc de Lauraguais, qui défend, dans ses écrits, ses propriétés contre les attentats de M. Necker.
Et en parlant ainsi, M. le chevalier Turgot avait les yeux enflammés et la voix tremblante; tandis que M. de Condorcet, avec le sourire du calme et de la réflexion, approuvait ce que disait son ami; et d'Alembert, avec sa petite figure de singe, semblait se railler de tout ce qu'il entendait...
Ce fut à cette époque que notre langage subit un changement très-marqué; ce fut cette même querelle de M. Necker et de M. Turgot qui donna jour à ce changement: d'abord dans la brochure de M. Necker, écrite dans un ton sentimental, qui existe au reste dans tous les écrits de M. Necker, il parle de la hausse ou de la baisse d'un boisseau de blé avec la même expression qu'il mettait à nous dire qu'il avait remarqué l'absence d'un ami bien aimé... M. Turgot et son frère portaient au même degré ce ton sentimental; M. Turgot, le brigadier des armées du Roi, incrédule en fait d'opinions religieuses, comme l'étaient son frère et M. de Malesherbes, ennemi déclaré des folies et des dissipations de la Cour. Ligués tous deux avec Condorcet et toute cette société savante qu'il réunissait chez lui, ils firent un grand mal à la royauté; en voulant frapper M. Necker, ils frappèrent sur le pouvoir, car ils étaient inhérents l'un à l'autre. Condorcet, par sa naissance et ses relations, était tout à la fois homme du grand monde et homme de science; il pouvait faire beaucoup de mal, et il en fit. Madame de Staël, alors ambassadrice de Suède à Paris, avait aussi son influence; on voit dans son admirable livre des Considérations sur la Révolution française tout le mal que cette faction philosophique de Condorcet et de Turgot a fait à son père.
Et, en effet, on comprend comment leur concours dans une même opération, leur émulation, la haine qui en résulta, leur activité pour arriver mieux et plus vite, tous ces sentiments animaient ces deux hommes; mais l'amour de la patrie était nul chez l'un, puisque ce pays n'était pas le sien, et chez l'autre il était presque annulé par la haine qu'il ressentait pour M. Necker. M. Necker et lui se détestaient véritablement, et cette haine, excitant les hautes notabilités sociales dans un pays comme celui de France, devait mettre le feu dans la plus simple conversation, aussitôt qu'un partisan de l'un se trouvait en face d'un champion de l'autre dans un salon. Ma partialité pour M. Necker se trouve ici fort heureusement à l'aise, car il est reconnu que sa conduite fut honorable et belle pendant cette malheureuse lutte, et que dans ses écrits il ne dit jamais d'injures directes à M. Turgot; tandis que celui-ci invectivait M. Necker avec une violence que rien ne peut excuser. Qu'on lise les ouvrages de Turgot sur ce sujet; Condorcet en publiait au moins trois tous les ans... Il avait au reste une indépendance de pensées bien admirable. M. le duc de la Vrillière était chancelier et fort en faveur; il se présenta une occasion où le marquis de Condorcet dut écrire sur la Vrillière et le louer... Le marquis s'y refusa obstinément et donna sa démission lors de l'avénement de M. Necker au ministère, pour éviter tout rapport avec un homme qui était l'ennemi de son meilleur ami. Cet emploi était dans l'administration des monnaies et fort éminent. C'est une preuve d'amitié qui aujourd'hui ne paraîtrait qu'une sotte et plate niaiserie... mais j'ai tort... on n'a pas besoin de la juger, car personne ne donnera cet embarras; et lorsqu'on a une bonne place, on la garde.
Les soirées se passaient chez Condorcet à faire des lectures, à lire des vers, à causer, non-seulement sur les sciences, mais aussi sur les beaux-arts et la littérature. C'était un peu ce qu'on appelle un bureau d'esprit. Madame de Condorcet, jeune, belle et charmante, avait le défaut qui alors commençait à ternir tant de qualités agréables dans une jeune et jolie femme...: elle écrivait; et comme son esprit s'appuyait souvent sur celui de son mari, elle prit involontairement la teinte philosophique de cet esprit sérieux et penseur... Elle a traduit Adam Smith, et l'a enrichi de plusieurs lettres bien dignes de sortir de la plume d'une femme, et dans lesquelles elle supplée à ce qu'a omis Adam Smith: c'est sur la sympathie[87]. L'ouvrage qu'elle a traduit est tout-à-fait dans le style qui convient non-seulement à une femme, mais à une mère de famille. Cependant, dans cette relation, bien éloignée, sans doute, de tout ce qui a rapport à la politique, on trouve encore une teinte de cet esprit tracassier et disputeur qui à cette époque avait non-seulement envahi les salons des femmes les plus charmantes, mais avait terrassé toutes nos anciennes et belles coutumes, et foulé d'un pied audacieux tout ce qui florissait autour de notre fauteuil de maîtresse de maison, véritable trône du haut duquel nous dictions des oracles... Madame Roland, madame de Condorcet, madame de Genlis, madame de Staël, madame Cottin, ont toujours été des reines, je le sais... mais des reines sans royaumes, et leur pouvoir étant dégagé de ce prisme qui entourait le sceptre et empêchait de sentir ce qu'il avait de dur en frappant; ce pouvoir jadis si doux, qu'on ressentait en craignant de s'y soustraire, ce pouvoir se perdit sans même passer en d'autres mains, et c'est à peine aujourd'hui si la tradition nous en est demeurée... Il faut, pour en parler, qu'on invoque le souvenir du salon d'une actrice qui jouait bien Madame de Clainville ou la Coquette corrigée, parce que le comte Louis de Narbonne, le vicomte de Ségur, le duc de Lauzun, et plusieurs autres de l'époque élégante, allaient dîner chez la courtisane, et lui disaient quelquefois sérieusement... et quelquefois en riant aussi...:
—Ma chère, saluez ainsi; vous ferez comme madame du Barry.
Et voilà où nous irons chercher nos traditions de l'époque... et cela n'est pas surprenant. Comment en eût-il été différemment?... La révolution de la Cour d'abord, qui arriva par Marie-Antoinette, et celle de 89 qui arriva bien aussi par elle et qui fit une révolte dans une révolution!... Le moyen de conserver une tradition, quelque légère qu'elle soit, au milieu de ces bouleversements répétés!... Je rendrai compte tout à l'heure d'une foule de détails dont mon jeune esprit fut vivement frappé à cette époque. Ce fut le temps qui succéda au 9 thermidor... et puis le Directoire... ce temps où les jeunes filles, ayant encore leur habit de deuil, s'en allaient, le tête couronnée de roses, danser la gavotte dans un bal public, au risque de heurter du pied quelque cadavre!... Quel temps et quels souvenirs!...
Condorcet, dont j'ai parlé dans cette relation, n'était plus jeune[88] au moment où la Révolution commença; sa figure, sans être remarquablement belle, avait une expression qui frappait. Son front était vaste et bombé, ses yeux couverts mais vifs et donnant des regards profonds, qui révélaient de grandes et hautes pensées; son nez était aquilin et très-prononcé; sa bouche était le trait le plus caractéristique de sa figure; son sourire était calme, mais il devenait facilement satirique. Il annonçait une chose intime qu'il ne traduisait que par cette expression légèrement moqueuse qui relevait les coins de sa bouche lorsque la pensée qu'il accompagnait était trop vivement sentie. Mais dans toute sa personne comme dans sa physionomie on retrouvait cette expression malheureuse que Walter Scott a bien raison de reconnaître sur le visage de ceux qui doivent mourir de mort violente ou prématurée... Je ne prétends pas retrouver cette expression sur un front après qu'il m'a été non-seulement nommé mais indiqué par la voix publique, et entouré d'un jugement qui me force à ne le prononcer qu'avec mépris ou bien avec louange. Je ne me laisse pas entraîner à ce jugement. Je ne loue ou ne blâme que d'après moi-même. Je l'ai assez prouvé, je le crois, dans Catherine, dans M. de Bourmont et beaucoup de personnes qui m'apparaissent entourées d'une auréole de gloire ou bien frappées d'un mépris injuste. Je pose la figure en face de moi, je l'interpelle devant son siècle, et les accusations, ou les choses qui existent comme telles, me répondent souvent et la justifient ou bien l'accusent... C'est la loi que je me suis imposée pour beaucoup de personnages du grand drame que je me suis chargée de mettre sur la scène: je veux parler de l'histoire des salons de Paris. Celle de nos affaires politiques tient immédiatement à celle des salons. Il y a plus qu'un rapprochement, il y a fraternité.