Ce que je pense là-dessus est de tous les pays; mais pour la France, c'est une immense vérité...

Intimement lié avec toute la troupe philosophique, enfant de Voltaire et de Diderot, Condorcet, ainsi que je l'ai fait observer, ne tenait à aucune de leurs doctrines; la sienne se prolonge encore de nos jours, au reste, et j'avoue que j'aime encore mieux voir suivre sa croyance, toute funeste qu'elle est, que celle bien autrement désolante de Voltaire et de Diderot. L'empereur en la pratiquant nous a fait bien du mal ainsi qu'à lui-même!... Qu'est-ce donc en effet que la mort de toutes choses? le néant!... Est-ce donc pour ce but que l'homme travaillerait? Quelle image plus désolante voulez-vous présenter à l'œil qui voit encore, mais qui voit avec la conviction qu'une fois fermé cet œil ne se rouvrira plus, même devant un juge... même devant une punition éternelle. Car tout est préférable à ce mot épouvantable: Le néant!... L'âme se glace en l'entendant seulement prononcer!...

Secrétaire de l'Académie des Sciences, l'un des quarante de l'Académie, correspondant de beaucoup d'autres académies en Europe, ami de toutes les notabilités connues... Condorcet est peut-être l'homme qui a le plus écrit de notre époque... Ses ouvrages sont nombreux et présentent le double avantage d'avoir été faits par un homme de la science, et de l'époque où cette science régénérait le pays. Ses articles de journaux surtout sont fort remarquables: ils n'ont pas le défaut qu'on peut reprocher à son style dans ses autres ouvrages, d'être lourd et quelquefois monotone; ses articles de journaux ont du sel, du mordant, et font souvent image. Il a écrit surtout dans la Feuille villageoise et la Chronique de Paris. Mais son œuvre principale est sa dernière production, ce qu'il écrivit tandis qu'il errait proscrit et hors la loi, et qu'il cherchait un asile dans les bois et les carrières après avoir quitté l'amie généreuse qui l'avait accueilli pendant son malheur; cet ouvrage, intitulé: Esquisses des progrès de l'esprit humain, fut imprimé en 1795 un an après sa mort. Il a fait un plan de constitution, une Vie de Voltaire, une Vie de Turgot. Beaucoup d'ouvrages aussi sur les mathématiques lui ont fait un nom distingué dans les hautes sciences. Comme littérateur, son premier ouvrage fut remarquable et lui valut la place de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences et devint un titre au fauteuil académique: ce sont ses Éloges des académiciens morts depuis 1669. Sans doute ils sont inférieurs à ceux de Fontenelle, mais on reconnaît dans Condorcet un mérite au-dessus du mérite vulgaire; et tout ce qui sort de la ligne commune est si fort à estimer, que je place immédiatement celui qui marche ainsi hors du chemin battu dans un lieu où les hommages peuvent lui être rendus. Oui, il faut une récompense à qui n'est pas vulgaire.

Condorcet était naturellement bon et d'une grande équité. Cette rectitude dans l'habitude de la vie était portée par lui dans tout ce qu'il faisait et surtout dans ses écrits... Il était juste non-seulement dans ce qu'il imposait aux autres, mais il l'était même dans ses opinions politiques, du moins le croyait-il, et cela l'excuse... Je prouverai par un fait que je sais de lui qu'il avait une grande impartialité de jugement et que, même au risque de se donner tort, il disait lui-même ce qui le condamnait...

Son extérieur était plutôt bien qu'autrement, ainsi que je l'ai dit plus haut; mais il était timide, ce qui nuit toujours à un homme et lui donne des manières empruntées[89]. Il était réservé, même froid; mais son âme était brûlante, et sous cet extérieur réservé, sous ce front de glace, était une pensée de feu.

«Ne vous y trompez pas, disait d'Alembert, c'est un volcan couvert de neige

Un tort grave qu'on peut lui reprocher est d'avoir aidé Voltaire à dénaturer le sens des belles pensées de Pascal... Mais chez Voltaire il y avait mauvaise foi, chez Condorcet rien de semblable. Voltaire trouvait sans doute Pascal un trop rude jouteur pour lui laisser toutes ses armes, il fallait le désarmer pour avoir quelquefois raison; tandis que Condorcet n'y songeait pas, et égaré par son maître ou plutôt ses maîtres, il a porté la main sur un des monuments de l'esprit le plus admirable peut-être que l'homme ait produit!... C'est un tort grave; mais il en est un plus profond que tous, c'est d'avoir siégé à la Convention... Je parle de ce tort avec amertume, parce que je sais plus positivement que beaucoup d'autres que Condorcet savait combien Louis XVI était un honnête homme, et voici un fait à cet égard dont fut témoin celui qui me l'a raconté, M. Brunetière, mon tuteur.

Madame Dupaty, veuve du président au parlement de Bordeaux, de celui qui fut l'auteur des Lettres sur l'Italie, était parente de M. de Condorcet. Il y soupait souvent, et il causait plus familièrement dans cette maison qu'ailleurs; j'ai déjà dit qu'il avait beaucoup de timidité et une sorte de difficulté dans la parole. Un soir, après souper chez madame Dupaty, Condorcet était soucieux et parut vouloir parler. À cette époque (89 ou 90), il faisait partie d'une commission relative aux monnaies, et le Roi admettait souvent cette commission au conseil pour parler avec ses membres sur l'objet de leur travail.

—Savez-vous, dit Condorcet, qu'on se trompe lourdement en disant du Roi qu'il est un homme sans talent et sans esprit? Je vous dis, et je l'affirme sur l'honneur, que Louis XVI est un homme d'une grande capacité. Nous avons eu ce matin deux conseils pour les subsistances. J'ai été appelé, la délibération a été longue, et, comme vous le pensez bien, hérissée de difficultés... Le Roi a parlé le dernier, après avoir écouté chacun de nous avec une grande attention... Il a pris la parole, a résumé les discours de chacun, après avoir parlé de la situation du pays et de l'Europe mieux qu'aucun des orateurs, et a conclu par son opinion personnelle, qui m'a paru pleine de sens et surtout très-lumineuse et forte, de cette force de raisonnement et de logique à laquelle rien ne résiste... Après l'avoir écouté, nous nous sommes regardés avec étonnement et n'avons rien trouvé de mieux à faire que d'adopter ses vues... Je vous certifie, ajouta Condorcet d'une voix émue, que Louis XVI est un homme très-éclairé et... un honnête homme... Car tout ce qu'il disait pour le bien et la tranquillité de la ville de Paris et des provinces, on ne le dit, on ne le sait que lorsqu'on est un bon prince.

Voilà quelle était l'opinion de Condorcet en 1790 et 1791. Depuis il eut sans doute des motifs pour changer d'opinion; car, avec le caractère bien connu de Condorcet, il n'eût jamais voté la mort du Roi.