Il fut de la faction des Girondins, et lui aussi fut un admirateur du caractère énergique: cela devait être; ami de Brissot, il devait marcher sous sa bannière, et les maximes sanguinaires de Robespierre et des autres membres de ce comité de salut public dont il fit partie quelque temps le révoltèrent. C'est alors qu'il fit plusieurs motions qui le firent décréter d'accusation, et enfin mettre hors la loi. Il avait adressé quelque temps avant une épître à sa femme, dans laquelle l'on trouvait sa pensée!
«Ils m'ont dit: Choisis d'être oppresseur ou victime.
J'embrassai le malheur, et leur laissai le crime.»
Devenu proscrit après avoir proscrit lui-même, Condorcet ne sut quelque temps où reposer sa tête. Enfin une amie généreuse, car c'était jouer sa vie que sauver celle d'un malheureux à cette époque horrible, madame Verney, lui donna un asile pendant huit mois. Un jour Condorcet demeure seul, voit un journal oublié sur une table; il y lit que toute personne accusée et convaincue d'avoir recelé ou sauvé un condamné était condamnée elle-même... Madame Verney était sortie. Condorcet laisse un mot pour la prévenir qu'il quitte son toit sauveur, où sa tête peut appeler la mort, et le malheureux, au milieu de la nuit, ne sachant où porter ses pas, sort de cet asile hospitalier pour aller au-devant de la mort...
Il fut errant et caché pendant plusieurs jours. Il allait demandant un asile, tantôt aux carrières de Montrouge, aux bois de Verrières, ou bien dans les environs de Clamart et de Fontenay-aux-Roses... Le malheureux n'avait plus que des vêtements en lambeaux!
M. et madame Suard avaient été ses amis... Il se rappela qu'ils avaient une maison, où sa femme et lui étaient venus ensemble, à Fontenay-aux-Roses. Sa femme! si jeune et si belle! sa femme! maintenant abandonnée... et la femme d'un proscrit!... Ses souvenirs le pressent en foule, et lorsqu'il arrive à l'un des deux pavillons qui forment la maison de Suard, ses yeux sont encore humides de larmes... Il sonne, un domestique vient ouvrir. À l'aspect de cet homme dont la barbe longue, les cheveux hérissés et remplis de paille et d'herbes sèches, les habits déchirés, la figure hâve et les yeux hagards donnent seuls de la terreur, le domestique recule d'abord... mais un second regard le fait revenir sur lui-même:
—Ah! monsieur, dit-il à Condorcet, dans quel état vous revois-je!
—Eh quoi! dit le marquis terrifié de se voir reconnu... vous savez qui je suis!...
—Oui, monsieur... j'ai eu l'honneur de voir monsieur le marquis chez M. de Trudaine.
—Silence! parle bas, malheureux! tu me perds et toi aussi!
Le domestique se retourna vivement... il n'y avait personne.