—Ah! monsieur m'a bien effrayé!... C'est que si mon maître voyait monsieur... il ne l'aime plus! ajouta l'honnête garçon en baissant les yeux; et le regard dérobé à l'investigation du proscrit voulait dire:

Et moi aussi je ne vous aime plus!...

—Comment! Suard...

—Ce n'est pas M. Suard, monsieur... il loge dans l'autre pavillon. C'est M. de Monville qui occupe celui-ci...

Condorcet remercie le bon domestique qui lui avait donné la plus sublime aumône d'un cœur généreux et bien né, de la pitié pour la grande infortune d'un coupable; car Condorcet l'était devant Dieu et les hommes depuis la mort du Roi.

Depuis cette funeste époque, Suard et sa femme avaient également cessé de voir M. et madame de Condorcet!... Condorcet connaissait leur opinion, mais aussi il savait combien tous deux étaient honnêtes et purs. C'étaient des cœurs auxquels on pouvait se confier!... Il ne se trompait pas; à peine Suard l'eut-il reconnu que, voulant éviter même une parole qui pouvait les trahir, il fit aller la seule servante qu'il eût dans le village pour y faire une commission, et alors il put embrasser son malheureux ami qui était expirant de besoin.

—Un peu de pain, dit-il... Je me meurs... Un peu de pain par charité!...

—Suard lui servit lui-même du fromage et du pain, avec du vin... Ce secours le ranima... Il put parler... Il put enfin faire une sorte de testament verbal dans lequel il recommandait sa fille à Suard... sa fille qu'il adorait!... Ah! nous aussi nous avons des enfants, et nous comprenons tout ce qu'il y a d'affreux dans cette dernière parole de celui qui va mourir et qui dit pour toujours adieu à son enfant lorsqu'il est lui-même plein de vie et de force, et que cette vie lui est arrachée par des cannibales qui couvrent sa patrie de sang et de deuil... Cette situation est sans doute affreuse... Mais combien elle redouble d'horreur lorsque, descendant au fond de son âme, on y trouve un remords qui vous crie: Pourquoi avoir éveillé ces monstres qui font tomber aujourd'hui la tête du père de ton enfant?... Condorcet parla longtemps de sa fille... un moment de sa femme, mais sans intérêt... Il remit cependant à son ami une somme de 600 fr. pour elle... mais sans ajouter une autre parole; puis il recommanda à Suard le manuscrit laissé chez madame Verney, lui demandant de le publier; ensuite ils avisèrent ensemble aux moyens d'aller à Paris pour demander à quelques-uns des anciens amis de Condorcet, Garat, par exemple, une lettre d'invalide pour que Condorcet pût gagner un port et s'embarquer... Condorcet remercia Suard et convint avec lui qu'il reviendrait prendre cette lettre que Suard devait immédiatement aller chercher à Paris...

—Ah! dit le proscrit en se levant et retombant aussitôt sur sa chaise...

—Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suard...—Rien de nouveau... Je suis blessé... au pied. Et il lui montra en effet son pied tout ensanglanté!... Suard sentit son cœur se serrer de nouveau... Condorcet s'en aperçut.