—Pas de faiblesse, lui dit-il... Rendez-moi un dernier service encore avant que je quitte votre toit hospitalier, mon ami... Donnez-moi du tabac... Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis que j'en suis privé!... C'est plus douloureux que de n'avoir pas de pain!...
Suard lui en arrange un cornet... Dans le moment où il allait le mettre dans sa poche, un souvenir d'un nouveau genre le frappa.
—Ah! mon ami, mettez le comble à votre généreuse amitié! Donnez-moi un Horace! je vous en conjure!...
Suard lui donna un Horace, et Condorcet partit de cette maison, heureux encore dans son infortune, car il avait trouvé un ami...
En quittant la maison de Suard, il se dirigea vers les carrières, dans lesquelles il se tint caché pendant tout le jour... Il ne devait retourner que le lendemain chercher cette carte d'invalide que Suard avait été demander à Garat.
Garat la lui accorda à l'instant; mais pour plus de sécurité il employa un autre moyen, quelque puissant qu'il fût lui-même dans le gouvernement d'alors... Il se rendit à Auteuil auprès de Cabanis, ancien ami de Condorcet comme lui; Cabanis était alors employé dans les hôpitaux... Il donna pour Condorcet une vieille lettre de passe pour un invalide retournant chez lui en sortant de l'hôpital... Cette carte était cent fois plus sûre qu'aucun passeport... Garat la remit à Suard et retourna à Paris. Cette bonne action n'est pas la seule qu'il ait faite; il est bon de le dire.
Mais tandis que ses amis s'occupaient de sa sûreté, Condorcet ne pouvait plus en profiter. Le malheureux, en partant de chez Suard, n'avait pas songé qu'il lui fallait éviter tous les lieux habités, et il n'avait emporté qu'un seul morceau de pain, un seul!... la faim devint bientôt tellement impérieuse qu'elle domina et la crainte du cachot et celle de la mort, et qu'il sortit de sa retraite poursuivi par une faim si terrible qu'il aurait en ce moment bravé l'échafaud... Il entre, à Clamart, dans un mauvais cabaret dans lequel étaient seulement une femme et un de ces espions volontaires, espèces de serpents plus dangereux que les espions véritables.
Condorcet, dont la barbe et les cheveux hérissés, les yeux hagards et le regard inquiet, l'habit en lambeaux, la démarche incertaine, auraient éveillé l'attention de gens bien plus confiants, attira sur lui la surveillance de l'espion. Cet homme ne le quitta plus des yeux et le désigna à la maîtresse du cabaret... Condorcet, affamé, mourant de fatigue, ne fit aucune attention à ce colloque ayant lieu pour ainsi dire sous ses yeux; il commanda et dévora aussitôt une omelette avec l'avidité d'une faim assez violente pour l'avoir fait sortir de sa retraite en face de l'échafaud.
—Payez moi, lui dit brutalement l'hôtesse en lui voyant expédier sa dernière bouchée, et craignant probablement qu'il ne s'échappât.
Condorcet, sans réfléchir à ce qu'il fait, tire de sa poche un portefeuille de satin blanc[90], brodé en soie plate, comme on brodait alors; l'élégance de ce portefeuille frappa en même temps l'hôtesse et l'espion.