—Qui es-tu? demanda brusquement l'espion.

Condorcet était naturellement embarrassé dans sa parole, comme on le sait, et dans ce moment il le fut encore davantage pour répondre aux questions faites brutalement, et son embarras devint bientôt plus que de la timidité... Il hésita d'abord; mais se rappelant ensuite le nom d'un homme de ses amis, membre comme lui de l'Académie des Sciences, il répondit qu'il était au service de M. du Séjour, conseiller à la Cour des Aides, savant distingué, et qui connaissait particulièrement Condorcet... Il pouvait donc donner sur cette maison des détails qui auraient prouvé qu'il était en effet au service de M. du Séjour. Mais cette réponse vint trop tard pour balancer l'effet de son extérieur et du portefeuille trop élégant pour lui appartenir. Il fut arrêté et conduit au Bourg-la-Reine, chef-lieu du district, où, ne pouvant rendre un compte satisfaisant de sa personne, il fut jeté dans une prison comme vagabond...

Le lendemain il fut trouvé mort lorsqu'on entra dans sa chambre; il avait pris du stramonium[91] combiné avec de l'opium. Il avait ce poison toujours sur lui. Cabanis l'avait composé et donné à plusieurs d'entre eux. L'archevêque de Sens l'avait employé pour échapper à l'échafaud, évitant par cette mort volontaire de porter sa tête sur cet autel où chaque jour on offrait en holocauste le sang le plus pur à la divinité, fille d'enfer, qui régnait alors sur la France!

—Je ne les crains pas si j'ai une heure devant moi! avait dit Condorcet à Suard...

Il avait toujours avec lui ce poison comme dernière ressource contre l'infortune.

Corvisart avait aussi de ce poison, appelé poison de Cabanis.

La dose pour mourir était fixée dans une petite recette qui enveloppait le poison. C'était une petite boule, grosse comme ces billes avec lesquelles jouent les enfants... La couleur en est brune (marron foncé). Cela se brisait en petits morceaux dans la bouche et se fondait facilement. On meurt sans aucune douleur. Il paraît que ce poison cause une congestion sanguine aux poumons. Ce qui le ferait croire, c'est que Condorcet fut trouvé mort avec tous les signes d'une attaque d'apoplexie, et le sang lui sortait par le nez. Le chirurgien appelé dit que cet homme inconnu, arrêté la veille, était mort dans la nuit d'une attaque d'apoplexie...

C'est ce même poison qui servit depuis à l'empereur, à Fontainebleau!... Mais le portant depuis longtemps sur sa poitrine, la chaleur l'avait, à ce qu'il paraît, altéré, et Napoléon ne put échapper aux tortures qu'on lui préparait à Sainte-Hélène; quant à la honte, elle est tout entière sur ses bourreaux...

La destinée de Condorcet est curieuse à examiner, ainsi que celle de tous les grands acteurs du drame de la Révolution: quelle fut leur fin? quelle fut leur vie politique même? Cette liberté qu'ils ont fondée, où donc est-elle?... quel est le moment où la France en a joui? Qu'on me le désigne, et je bénirai même l'époque la plus désastreuse de ces temps affreux. Mais l'impossibilité est positive. Est-ce donc en 93, lorsque la place de la Révolution voyait rouler quarante et cinquante têtes tous les jours, et que les prisons, insuffisantes pour contenir les victimes innocentes, se voyaient multiplier au nombre de cinquante?... Est-ce sous le Directoire, temps infâme de l'humiliation de la France, au milieu d'elle et sur la frontière?... Est-ce sous l'empire, temps de gloire et de renommée, et même de bonheur, mais où la liberté était enchaînée?... Non, la liberté ne nous fut jamais donnée... Toujours promise, c'est vrai, mais toujours inconnue pour nous. Eh bien! c'est pourtant à elle que nous avons vu sacrifier tant de nobles têtes; c'est pour la fonder, disait-on, qu'il fallait faire couler tant de sang!... Hélas! lorsque l'esprit de parti ne troublait pas la raison de ces hommes qui depuis furent en délire, voilà comment ils s'exprimaient. Il est curieux d'observer quelle était leur opinion sur le moyen d'amener le monde à cet état de perfectibilité humaine, but des vrais philosophes.

Voici un passage d'un avertissement mis par Condorcet en tête de l'Homme aux quarante écus, dans une édition de Voltaire faite à Kehl, tome LVII, in-12: