«Ceux qui ont dit les premiers que le droit de propriété dans toute son étendue, celui de faire de son industrie et de ses deniers un usage absolument libre, était un droit aussi naturel et surtout bien plus important pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, que celui de faire partie pour un dix-millionième de la puissance législative; ceux qui ont ajouté que la conservation de la sûreté et de la liberté personnelle est moins liée qu'on ne croit avec la liberté de la constitution... tous ceux qui ont dit ces vérités ont été utiles aux hommes en leur apprenant que le bonheur était plus près d'eux qu'ils ne le pensaient, et que ce n'est pas en bouleversant le monde, mais en l'éclairant, qu'ils peuvent espérer de trouver le bien-être et la liberté...»

...Quelle fin que celle de l'homme qui avait écrit de si belles pensées!

Sa femme, l'une des plus remarquables de son temps, pour sa beauté, son esprit et ses connaissances, fut bien coupable dans les efforts qu'elle-même tenta auprès de Condorcet pour l'exciter au lieu de le calmer, au moment où le paroxysme révolutionnaire était au plus haut degré. C'est à son instigation qu'il proposa cette loi insensée qui ordonnait de brûler ses titres de noblesse[92]... Que voulait dire cette parade? Pour les nobles vraiment nobles, cette mesure ne servait au contraire qu'à faire resplendir leur noblesse d'un nouvel éclat en mettant au néant toute cette noblesse moderne sortie des savonnettes à vilain, comme on appelait les marquisats achetés, et voilà tout. Quant au reste, il n'en était ni plus ni moins. Madame de Condorcet, après la mort de son mari, fut doublement malheureuse par ses remords et par sa ruine totale. Encore belle et jeune même, elle se vit réduite à faire de petits portraits à la gouache pour exister. Elle était retirée à Auteuil, où sa vie s'écoulait misérablement à l'époque du consulat. Elle était sœur du maréchal Grouchy.

SALON
DE
Mme LA COMTESSE DE CUSTINE
(FEMME DU GÉNÉRAL).
PREMIÈRE PARTIE.
MADEMOISELLE DE LOGNY.

C'était une chose rare à l'époque à laquelle nous sommes arrivés dans cet ouvrage, qu'une femme jeune, belle, riche, d'une grande naissance, et vivant solitaire au milieu de ce monde si bruyant dont les éclats ne la touchèrent pas, et ne lui donnèrent jamais la tentation d'aller dans ses fêtes partager les joies folles de ces femmes moins belles qu'elle, et dont le triomphe eût disparu devant le sien.

Mais cette vie tumultueuse n'était pas celle qu'elle préférait... elle cherchait le calme, le silence, aimait la solitude d'une église pour y prier longtemps; puis elle rentrait dans sa maison, asile sanctifié par les vertus d'un ange, embelli par le charme de son caractère; elle y retrouvait une famille dont elle faisait le bonheur et la gloire, un enfant au berceau qu'elle-même nourrissait, une sœur dont elle était l'idole, un mari dont elle était l'orgueil, et des amis dont elle était la joie.

Cette femme était madame la comtesse de Custine... Il y avait loin sans doute de l'agitation fiévreuse qui faisait courir les femmes au-devant de toutes les folies qu'elles allaient chercher dans les bals, les fêtes, les spectacles de tous genres qui remplissaient le temps de délire que l'hiver consacre toujours aux saturnales du plaisir, au calme profond de l'hôtel de Custine... et cependant ce n'était pas du silence, ce n'était pas du sommeil... on y riait, on y était joyeux, mais de cette joie du cœur qui n'a pas d'éclats et qui rit tout bas. Ayant une grande fortune, possédant tout ce que le monde appelle éléments de bonheur, madame de Custine voulut y joindre celui que donne la vertu... elle avait l'âme et la figure d'un ange, elle devait vivre comme eux.

Son salon[93] était le point de réunion de plusieurs jeunes femmes qui avaient de l'esprit et des talents; sa société était extrêmement choisie sans qu'il y eût cependant de la pédanterie; elle-même était parfaitement naturelle et gaie. Sa conduite fut toujours d'une pureté irréprochable; elle était pieuse, charitable, mais aussi elle était fort indulgente; elle aimait les lettres, et les protégeait; elle avait beaucoup de finesse dans l'esprit, et ses amis citaient d'elle une foule de mots charmants, ce qui devait être, puisque le fond de son esprit était le naturel et la bonté. Lorsqu'une jeune femme timide lui était présentée, elle l'encourageait avec une bienveillance dont la jeune femme était d'abord touchée, et qui la lui acquérait pour amie tout aussitôt. Madame de Custine aimait à voir ses amies autour d'elle; elle choisissait pour cette réunion le samedi, parce que M. de Custine allait à Versailles pour faire sa cour, et souvent pour accompagner le Roi à la chasse, lorsqu'il était nommé. Elle avait alors à souper huit à dix femmes et quelques hommes; mais souvent, et c'était là ce qu'elle préférait, elles étaient huit ou dix femmes seules sans un autre homme que le vicomte de Custine, beau-frère de la comtesse. Madame de Genlis, amie intime de madame de Custine, faisait porter sa harpe; elle jouait et chantait. On jouait quelquefois des proverbes. L'abbé Delille, qui alors entrait dans le monde sous les auspices de son poëme des Jardins, et qui en faisait des lectures avec le charme qu'il mettait à dire ses vers, était admis dans ces petites réunions, où la joie était toujours plus sentie que dans des lieux où le bruit était plus éclatant.

Madame de Custine était belle, sa taille élégante, et tout son ensemble fort distingué; mais l'habitude de sa physionomie était triste et rêveuse. On voyait, au travers de ce regard d'ange, qu'il existait, au-delà de ce que voyait le monde, une peine secrète qui froissait une âme tendre... Madame de Custine n'avait pas été heureuse dans sa première jeunesse de jeune fille... et sa vie à cette époque est une de ces histoires qu'il faut conter et entendre pour se reposer du bruit fatigant que produisent tant de vaines louanges données à des perfections idéales.

M. de Logny, receveur-général des finances, avait laissé en mourant une très-grande fortune, dont devaient hériter, à la mort de leur mère, deux filles, dont l'une était madame de Custine, l'autre madame de Louvois; madame de Louvois était l'aînée.