Or, il est une vérité, et cette vérité existe depuis que le mariage est institué, et que par conséquent il y a des gendres et des belles-mères: ce sont deux feux grégeois renfermés dans le même lieu, et ce qu'il y a d'affreux, c'est que la pauvre jeune femme est la victime de la lutte, qui commence d'abord par des explications et finit toujours par une rupture[97]. Viennent ensuite les querelles et les raccommodements replâtrés, comme on le dit vulgairement; aux raccommodements succèdent les disputes et les injures, tout cela d'une charmante manière parmi les gens bien élevés; mais, ne fût-ce qu'à voix basse, les disputes ont lieu, et des disputes entre parents, c'est ce feu grégeois dont je parlais... Quel est le plus coupable des deux? je n'en sais rien. Je suis belle-mère, et je ne saurais pas affirmer que je n'ai jamais eu tort. Le fait est que le gendre et la belle-mère sont deux natures, qui probablement ne peuvent pas vivre ensemble; le mieux pour tous est donc de vivre séparés, mais unis, puisque être réunis est impossible.
Mais de toutes les belles-mères de France et de tous les gendres du monde, madame de Logny et M. de Louvois étaient les plus incapables de vivre ensemble pendant quinze jours. M. de Louvois prit bientôt pour sa belle-mère une de ces belles aversions, bien complètes, bien cubiques, qui rendent, au reste, la vie un enfer pour ceux qui sont seulement témoins de ces scènes scandaleuses. Bientôt madame de Logny crut s'apercevoir que sa fille l'aimait moins; cela n'était pas vrai. M. de Louvois pouvait bien être un méchant cœur en tout ce qui frappait le ridicule, pour cela il était sans pitié, mais il avait de l'honneur, et jamais une parole qui aurait pu frapper à côté d'un sentiment douteux même ne serait sortie de ses lèvres. Le premier soupçon manifesté à cet égard l'exaspéra si puissamment qu'il voulait sortir de l'hôtel de sa belle-mère, quoiqu'il fut minuit!... Madame de Louvois se jeta aux pieds de son mari, les mouilla de ses larmes... il resta, mais le coup avait été porté, et la blessure ne devait plus se fermer... Cela est pour toutes les discussions... Il est des mots qu'il ne faudrait jamais dire!...
Madame de Louvois aimait sa mère avec une grande tendresse, mais elle adorait son mari... À compter du jour où se rompirent leurs rapports intérieurs, elle n'en connut plus de tranquilles ni d'heureux. Sa mère, dont le caractère était naturellement terrible, devint elle-même aussi malheureuse que tout ce qui l'entourait; car enfin elle aimait sa fille, et le refroidissement de son affection, en lui donnant une souffrance inconnue, développa dans son âme des sentiments qui peut-être seraient demeurés éternellement inactifs dans un état heureux.
Poussée au désespoir par le renouvellement journalier des plus cruelles scènes, madame de Logny crut qu'il suffisait de montrer à sa fille que son mari ne l'aimait plus pour qu'elle revînt à elle... Elle jugeait madame de Louvois d'après son propre cœur... elle ignorait au contraire l'effet qu'elle allait produire... Madame de Louvois devait haïr l'être qui lui enlevait ses illusions pour mettre du malheur en la place de son bonheur bien-aimé! Mais c'était sa mère... elle ne fit que s'éloigner... L'infortunée n'avait même plus un cœur pour y verser ses peines, un sein sur lequel elle pût pleurer!... et à vingt ans elle demeurait isolée, entourée des plus douces affections, et si bien faite pour les sentir!...
M. de Louvois était absent. À son retour de la campagne, où il avait été passer huit jours, il trouve sa femme pâle et mourante... voulant se taire, mais l'âme trop brisée pour contenir et ses tortures et le sujet de ses souffrances... Enfin elle parla!... En l'écoutant, son mari sourit avec une expression qui devait avertir la malheureuse femme de l'avenir qui se préparait pour elle... Elle n'osait parler à son mari... seulement elle le regardait en pleurant... mais quelle éloquence dans ce regard!... que de souffrances cachées venaient s'y révéler! il semblait dire:—Grâce!... grâce pour moi qui ai tant souffert!...
Monsieur de Louvois n'était pas un homme méchant dans l'acception attachée à ce mot... En voyant souffrir aussi cruellement un être parfait dont le seul crime, après tout, était de l'aimer assez pour le défendre contre une mère injuste, toutes les facultés actives de son âme se soulevèrent contre sa belle-mère, et les larmes de madame de Louvois ne servirent plus au contraire qu'à entretenir une haine qui devait amener un résultat funeste pour les acteurs de ce terrible drame...
Un jour, madame de Logny était allée dîner à Auteuil chez M. de la Popelinière. Elle revint tard... en entrant dans la cour de son hôtel, elle vit toute la partie qu'occupait madame de Louvois sombre et solitaire; c'était le jour de la loge de madame de Louvois à l'Opéra... Madame de Logny fit sonner sa montre:
—Minuit! dit-elle... déjà retirée! serait-elle malade? Votre sœur devait-elle aller à l'Opéra ce soir? demanda madame de Logny à sa fille cadette, qu'elle avait fait sortir du couvent depuis peu de jours...
—Oui, madame, elle devait y aller avec madame de Belzunce... Cette réponse calma l'inquiétude qui avait saisi madame de Logny en voyant toutes ces fenêtres fermées, et pas un rayon de lumière rompre ce voile noir qui semblait envelopper cette partie du bâtiment... Madame de Logny a dit depuis à quelqu'un de son intimité qu'un pressentiment sinistre l'avait frappée au moment où sa voiture était entrée dans la cour de son hôtel...
Ce pressentiment n'était que trop fondé!... Madame de Louvois n'était plus chez sa mère!... Son mari avait enfin exécuté ce qu'il méditait depuis bien des jours!... Il avait acheté un hôtel, l'avait fait meubler, avait tout disposé; et puis, pour éviter une scène, il avait choisi un jour où sa belle-mère était absente pour annoncer à sa femme qu'elle allait quitter la maison maternelle... Le désespoir de madame de Louvois fut affreux!... Elle se mettait à genoux devant son mari, lui prenait les mains, les lui baisait en les mouillant de larmes!... Pauvre femme! souffrir et pleurer... toujours des douleurs, toujours des sacrifices!... Mais cette fois qu'il était grand! et puis qu'il était inattendu! car M. de Louvois avait tout caché à sa femme... il avait compris que madame de Louvois ne pouvait entrer en aucune manière dans un mystère qui avait pour but de causer une grande peine à sa mère. De quel droit demanderait-elle un jour à ses enfants du respect ou de l'amour, si elle-même était mauvaise fille?... Cette pensée, qui n'était suggérée que par un sentiment tout personnel, devrait être plus connue qu'elle ne l'est de la génération présente...