En quelques heures tout fut accompli. Madame de Louvois, au désespoir, quitta furtivement la maison maternelle pour n'y plus jamais revenir!... En passant le seuil de cette porte qu'elle croyait ne jamais franchir pour toujours que dans son cercueil, elle sentit son cœur se briser, et, tombant à genoux dans sa voiture, elle fondit en larmes!... Son mari, qui appréciait l'étendue du sacrifice qu'elle lui faisait, la releva, et, la pressant sur son cœur, il lui promit de lui rendre tout le bonheur qu'elle laissait derrière elle... Mais, dans un pareil instant, la pauvre enfant ne l'entendait pas... les torts de sa mère s'effaçaient à chaque tour de roue de cette voiture qui l'enlevait à elle! Et sa sœur!... cette amie de son enfance, cette sœur bien-aimée, cet ange!... ne plus la voir!... Un moment madame de Louvois crut qu'elle allait mourir...
—Je ne puis, non, je ne puis les quitter! s'écria-t-elle dans une angoisse qui bouleversait tous les traits de son charmant visage...
M. de Louvois fit arrêter la voiture.
—Vous êtes maîtresse de vos actions, dit-il à sa femme. Je ne m'oppose pas à ce que vous demeuriez avec votre mère... Mais vous savez que jamais je ne repasserai le seuil de sa maison... Quant à vous, c'est votre devoir d'y retourner, si votre cœur vous y entraîne... Mais alors... adieu pour toujours!...
Madame de Louvois demeura pâle et glacée en écoutant ces terribles paroles!... Quelle option on lui proposait!... d'un côté sa mère et sa sœur!... de l'autre son mari, un mari qu'elle adorait!... Cette torture de l'âme à laquelle elle fut soumise pendant quelques minutes, elle ne sait pas elle-même a-t-elle dit depuis, comment elle put la supporter! Enfin la nature elle-même se prononça, car une plus longue indécision aurait brisé l'être délicat qui l'éprouvait... Elle se jeta toute en larmes dans les bras de son mari, en lui criant:
—Toi! toi!... Mais ne dis pas que tu ne reverras plus ma mère!...
M. de Louvois a dit que ce cri du cœur avait été si puissamment jeté qu'il avait été au moment de ramener sa femme chez sa mère... Mais cette pensée fut tellement fugitive que madame de Louvois l'ignora toujours. Ils arrivèrent dans leur nouvel asile, et pendant plusieurs jours madame de Louvois fut distraite par les soins que réclamait d'elle une nouvelle installation.
Mais qui peut peindre la fureur de madame de Logny?... Plus elle avait aimé sa fille, plus son abandon, ainsi qu'elle appelait son départ, lui semblait outrageant!... Selon elle, madame de Louvois devait avoir assez d'empire sur son mari pour l'empêcher de partir... Les sentiments les plus haineux s'éveillèrent dans cette âme remplie de passions violentes et hors de mesure: elle blasphéma, elle maudit; et lorsque sa plus jeune fille, épouvantée de ses accès furieux, lui demandait en pleurant de pardonner à sa sœur, elle lui criait:—Tais-toi! ne me parle pas de cette étrangère! N'a-t-elle pas une autre famille?
L'ange[98] qui plaidait ainsi pour l'autre ange absent pleurait alors avec une profonde douleur, et mettait aux pieds de la croix toutes ses larmes et ses souffrances, en demandant à Dieu de changer le cœur de sa mère, et de lui inspirer pitié et pardon pour sa fille absente. Mademoiselle de Logny était de la plus grande piété... Élevée à Panthemont, elle n'en avait pas rapporté dans sa famille une grande hauteur, des manières insupportables, et tout ce que réprouve, au contraire, une douce charité, une vraie piété. Elle aimait sa sœur avec une grande tendresse; elle respectait sa mère, la craignait, mais remplissait exactement envers elle les devoirs d'une fille chrétienne. La beauté de mademoiselle de Logny était d'un autre caractère que celle de sa sœur. Madame de Louvois n'était que jolie d'ailleurs; mademoiselle de Logny était parfaitement belle. Ses yeux fendus en amandes donnaient un regard qu'on n'oubliait plus lorsqu'il s'était une fois arrêté sur vous. Ses paupières longues, soyeuses, s'abaissaient sur ses joues avec l'expression muette et pourtant si éloquente des vierges de Raphaël... Souvent un étranger, passant auprès de la chapelle de la Vierge à Saint-Sulpice, s'arrêtait avec une admiration saintement respectueuse devant une femme qui priait... En voyant ce front blanc et pur, cette tête ravissante de beauté s'incliner humblement comme la moins belle des servantes de Dieu devant sa sainte mère; en voyant tant de perfections extérieures exhalant un parfum du ciel, l'étranger devinait l'âme d'un ange, et disait en s'éloignant à regret:
—Oh! si elle priait jamais pour moi!...