Pour elle, inattentive aux choses de ce monde, elle priait et pleurait. Sa sœur, exilée de la maison maternelle, lui apparaissait dans ses rêves, la suivait incessamment. Sa mère, implacable dans son ressentiment, non-seulement refusait jusqu'aux lettres de madame de Louvois, mais elle avait défendu sous les peines les plus sévères qu'on prononçât son nom devant elle. Un jardinier au service de la famille depuis vingt-sept ans, et qui avait vu naître madame de Louvois, fut chassé sans pitié par sa cruelle mère pour avoir conservé chez lui un arbuste qu'il avait planté le jour où mademoiselle de Logny l'aînée avait fait sa première communion. Cet arbuste était une double-épine rose à fleurs doubles... En arrivant dans la terre où cette épine était plantée, madame de Logny ordonna que l'arbuste fût arraché. Le vieux jardinier s'y prit si bien que l'arbuste ne souffrit pas de son déplacement, et il le replanta dans le fond du petit jardin de sa maison. Madame de Logny, ayant appris cette fraude pieuse, chassa le vieillard qui lui montrait un cœur humain pour répondre à la parole d'une mère sans entrailles...
La vengeance et la haine sont deux hôtes que le cœur d'une femme ne devrait jamais recevoir... mais celui d'une mère!... il en devrait ignorer le nom!... Que de nuits sans sommeil! que de jours sans repos! que de souffrances sans relâche!... Madame de Logny, incessamment torturée par des sentiments haineux, l'esprit toujours tendu vers des projets de vengeance, ne tarda pas à ressentir les effets d'une existence hors nature... Son sang s'enflamma, et une maladie chronique longue et douloureuse vint ajouter les maux du corps à ceux de l'âme...
Mademoiselle de Logny, dévouée par devoir, le fut alors de cœur pour remplacer la fille absente auprès du lit mortuaire de sa mère. Elle espérait que le moment viendrait où madame de Logny rappellerait l'enfant exilée!... Elle épiait chaque instant favorable... mais, hélas! il n'en venait pas! plus madame de Logny avançait vers la tombe, plus son ressentiment devenait implacable!... Il y avait dans l'âme de cette femme des semences de haine d'une amertume inconnue pour qui porte le nom de femme!... Sa fille était bien malheureuse!... elle venait de découvrir une vérité que son respect filial lui avait jusqu'alors dérobée!... sa mère n'avait aucune piété... Mademoiselle de Logny, au désespoir, se révéla tout entière dans ce moment solennel; la jeune fille timide disparut pour faire place à la fille chrétienne... Sans sortir du respect qu'elle devait à sa mère, elle résolut d'empêcher l'affreux malheur de lui voir rendre à Dieu une âme impénitente ne sachant pas pardonner... Depuis cinq jours et cinq nuits, madame de Louvois était dans la maison de sa mère comme une criminelle qui serait obligée de céler et sa voix et ses pas... Un ami de madame de Logny, le président de Périgny, homme d'une probité exacte et positive, et dont l'âme était aussi tendre et bonne que son caractère[99] était honorable, le président de Périgny se joignit à mademoiselle de Logny, qu'il aimait et vénérait, pour obtenir le pardon de madame de Louvois... Ils dirent quelques paroles vagues... Au premier mot, madame de Logny, qui était mourante, parut se ranimer, et une expression si terrible se peignit dans son regard agonisant que mademoiselle de Logny n'osa poursuivre et fit signe au président de ne pas continuer... Dans ce moment le curé de sa paroisse, ayant appris l'état désespéré de la malade, crut qu'il était de son devoir de se présenter chez elle, même sans être appelé... En le voyant, madame de Logny parut agitée... elle se détourna, témoignant ainsi sa volonté... Mais l'homme de Dieu était là pour remplir une mission, il devait se laisser repousser; le prêtre chrétien ne peut jamais être humilié... Il parla de Dieu à la mourante... lui montra ses miséricordes, lui dit combien il était indulgent et paternel!... qu'il suffisait d'un instant de repentir pour racheter une vie entière de fautes et même d'oubli de Dieu!... Madame de Logny, immobile et silencieuse, ne paraissait pas entendre les paroles du prêtre... Il voulut alors arriver à son âme par une route qu'il jugeait plus accessible!... il osa prononcer le nom de madame de Louvois!... À ce nom, tout le corps de la mourante s'agita... ses lèvres, qui étaient demeurées fermées pour répondre à l'homme de Dieu quand il lui parlait de sa miséricorde, ses lèvres s'ouvrirent pour dire au curé:
—Monsieur, je vous ordonne de sortir!...
Le curé s'éloigna avec soumission; mais, à la prière de mademoiselle de Logny, il ne quitta pas la maison.
Après son départ, madame de Logny parut vivement agitée; elle appela le président de Périgny.
—Je veux voir mon notaire, lui dit-elle d'une voix tremblante d'émotion... mais d'une émotion qui n'avait rien de doux... Faites-le venir... et qu'il se hâte, je sens qu'il en est temps.
Le notaire était un homme d'une haute probité, comme les notaires l'étaient presque tous à cette époque... Il s'approcha de madame de Logny avec l'intention de calmer l'irritation de ses ressentiments dont il connaissait toute l'étendue, car depuis deux ans il avait constamment lutté avec madame de Logny pour l'empêcher de dénaturer entièrement sa fortune: la pensée que sa fille aurait sa part dans sa succession la mettait au désespoir... Cette femme n'avait rien d'humain!...
Le notaire espérait qu'accablée par la souffrance, elle serait plus accessible aux représentations qu'il voulait lui faire... mais quelle fut sa surprise lorsque la moribonde, se soulevant à demi, lui dit sèchement:
—Je vous ai mandé pour faire mon testament et non pour vous demander conseil... Je n'en prends que de moi-même dans une affaire telle que celle-ci, surtout lorsqu'elle se décide sur un lit de mort!... Si vous ne voulez pas écrire sous ma dictée... sortez et laissez-moi... les moments me sont comptés...