Sa femme en était adorée, et pourtant elle le craignait... elle avait pour lui une affection tendre et dévouée, mais elle redoutait l'humeur sévère du comte. Souvent elle cachait une faute légère commise par un domestique, de crainte que le comte ne le chassât... Aussi les gens de sa maison l'avaient-ils surnommée Notre-Dame de Bon-Secours!...
Ce fut quelque temps avant le dérangement de la santé de madame de Custine, que le vicomte, son beau-frère, fut atteint d'une passion insensée pour madame de Genlis... Cette passion devint bientôt publique, et madame de Genlis ne put faire un pas sans que l'obsession du vicomte de Custine ne vînt entraver ses démarches les plus simples. Cela en vint au point que madame de Genlis fut contrainte d'en parler à la comtesse, sa belle-sœur; quel fut son étonnement de ne pas la trouver de son sentiment!
—Vous vous trompez sur son compte, lui dit la comtesse: mon beau-frère ne vous porte qu'un intérêt profond et ne vous veut aucun mal. Ne lui en veuillez pas: c'est moi qui vous le demande.
Quelque recommandation que fît la comtesse, madame de Genlis exigea le départ de M. de Custine pour la Corse. Tous ceux qui pouvaient avoir des doutes sur cette passion manifestée si singulièrement par le vicomte, étaient étonnés que madame de Genlis affectât une aussi grande sévérité; le vicomte de Custine était parfaitement agréable, et M. de Caulaincourt (le père), qui le comparait au vicomte de Ségur, comme il complétait la comparaison entière du comte de Custine au comte de Ségur, et de madame de Ségur à madame de Custine, disait que le vicomte de Custine était un homme charmant[108]. Sa taille était haute et bien prise, et d'une élégance remarquable, surtout comme distinction. Mais son regard et son sourire, qui étaient d'abord ce qui paraissait charmant en lui, devenaient au contraire comme une répulsion en ce que le sourire avait une expression sardonique et toujours railleuse, et que le regard était, lorsqu'il ne le surveillait pas, faux et comme quêteur... Cependant ses yeux étaient bleus, et lorsqu'il le voulait, leur douceur était infinie... Voici, au reste, le portrait qu'en fait madame de Genlis dans ses Mémoires, et que j'avais entendu faire bien avant que les Mémoires de madame de Genlis ne parussent. Les intérêts de cœur de M. de Caulaincourt avaient été liés d'une manière intime à la famille Custine, d'une telle sorte, que plus tard il ne parlait jamais de cette époque sans que le nom du général ne vînt sur ses lèvres. Frère de la meilleure amie de madame de Custine, il l'avait aimée avec passion, mais infructueusement, comme tout ce qui l'a aimée d'amour! Que de fois, lorsque je lui entendais citer le nom de madame de Custine comme l'exemple de toutes les vertus, j'étais loin de me douter que cette même madame de Custine était l'aïeule de l'auteur du Monde comme il est!... Ainsi donc il a eu deux anges pour mères!...
Voici ce portrait du vicomte de Custine:
«.....Il avait alors vingt-sept à vingt-huit ans, une taille et une figure particulièrement élégantes; on trouvait son visage joli: il ne m'a jamais plu (c'est madame de Genlis qui parle), parce que sa physionomie exprimait habituellement la raillerie et la moquerie, et qu'il y avait dans son regard je ne sais quoi de furtif, de faux et de méchant que je n'ai vu qu'à lui, et qui me paraissait d'autant plus surprenant, qu'il était blond et que ses yeux étaient bleus, ce qui ordinairement donne l'air de la douceur. Il avait de l'esprit, de la finesse et quelquefois de la gaîté, une jolie conversation, un ton parfait, et la réputation d'un jeune homme instruit, sage et très-aimable... Il avait beaucoup lu, et surtout l'histoire de France et tous les mémoires qui s'y rapportent. Il en parlait bien et sans pédanterie... Quand je consultais ma raison et mon jugement, il me semblait digne des plus grands éloges...; quand je le regardais et que je l'observais, il me déplaisait à l'excès. Il se piquait aussi d'aimer avec passion la musique, ce qui motivait les transports auxquels il se livrait lorsque je jouais de la harpe... Un soir il se trouva mal en m'écoutant, tandis que je chantais en m'accompagnant ce bel air de Castor et Pollux: Tristes apprêts, pâles flambeaux!...
«Je suis convaincue, dit plus loin madame de Genlis, qu'il savait pâlir à volonté.»
Voilà ce portrait tel qu'elle le fait.
La passion du vicomte de Custine pour madame de Genlis, amie intime de sa belle-sœur et femme répandue dans le grand monde, comme cousine de madame la maréchale d'Estrées, nièce de M. de Puisieux, cordon bleu et ministre intime sous Louis XV, et puis ensuite comme femme supérieure fort à la mode et dont le nom était déjà célèbre; cette passion de M. de Custine, qui lui-même était un homme fort connu dans la haute société, dont il était l'un des membres les plus marquants par son nom et ses agréments, ne pouvait manquer de faire beaucoup de bruit; ce fut ce qui arriva, d'autant mieux qu'il n'épargna rien pour la rendre éclatante aux yeux de tous. Il suivait madame de Genlis sous mille déguisements: aujourd'hui c'était un mendiant à la porte d'une église; demain une coiffeuse[109]! parmi celles qui venaient la coiffer; une autre fois il revêtait l'habit de livrée de l'un des valets de pied de madame de Genlis... Il lui écrivait les lettres les plus passionnées!... et madame de Genlis était charmante à cette époque. Elle était jeune, faite pour plaire et pouvait donc croire qu'elle plaisait en effet!... Je fais cette remarque pour arriver à ce qui pouvait résulter de ce jeu... si toutefois c'était un jeu... Il écrivait surtout beaucoup; madame de Genlis lui renvoya ses lettres cachetées après avoir lu les premières, à ce qu'elle dit; c'est ici que je crois pouvoir émettre un doute sur cette sévérité de madame de Genlis. Mais cela n'a aucun rapport avec ce drame si grand et dont les ressorts tiennent évidemment à cette position de la société à cette époque. Voyez ce rôle joué par un homme de la plus haute naissance... voyez les mœurs qui ont été reflétées dans plusieurs ouvrages, et l'on peut porter un jugement sur une époque relativement à une partie seulement...
Le vicomte de Custine aimait beaucoup tout ce qui faisait effet; mais en même temps il s'écriait qu'il n'aimait pas le monde et qu'une vie simple et retirée, comme celle de sa belle-sœur par exemple, lui convenait à merveille!.... Dans le paroxysme le plus violent de sa passion pour madame de Genlis, il fut aimé d'une femme jeune et fort jolie: elle était toute jeune, naïve, et l'aima avec une passion que lui-même ne repoussa que pour faire un éclat. C'est un caractère très-prononcé que celui du vicomte de Custine!...