Madame de Genlis, amie fort intime de madame de Custine, embellissait ses soupers du samedi et du dimanche par ses talents, qui, au fait, à cette époque étaient, relativement à ceux des autres femmes, très-supérieurs à ce qu'on rencontrait dans la société. Elle jouait de la harpe, elle chantait, jouait la comédie, faisait des livres, tout cela fort médiocrement pour aujourd'hui (j'en excepte les livres), mais enfin alors elle était une merveille, une neuvième, dixième muse, comme j'ai entendu le chevalier de Boufflers appeler madame Hainguerlot... Madame de Balincourt[106] était aussi une amie qui augmentait le charme de cette réunion, qui avait lieu toutes les semaines lorsque madame de Custine était à Paris...
Les amis de madame de Custine remarquèrent vers ce temps qu'elle était mélancolique. Sa santé s'altéra, elle devint plus sédentaire, et son salon fut constamment le rendez-vous de tout ce que la Lorraine avait de plus distingué parmi la noblesse, et de tout ce que la Cour avait également de remarquable en considération et en position élevée. Madame de Custine était si respectée, qu'il suffisait d'avoir été admis chez elle pour l'être partout... et elle n'avait que vingt-trois ans!... Son mari l'adorait... Elle avait un fils et une fille dont elle s'occupait exclusivement... Hélas! son fils infortuné est mort sur l'échafaud comme son père! et lorsque les grands yeux mélancoliques de sa mère se reposaient sur lui, avec leur regard d'ange, y avait-il donc un pressentiment maternel qui lui montrait pour son enfant bien-aimé un avenir sinistre?...
Alarmé de sa tristesse et de son changement, le comte de Custine voulut que l'intérieur de sa maison prît une teinte de gaîté plus prononcée... Il donna de grands dîners, même des bals, dans lesquels la comtesse de Custine était la plus belle de toutes; son air était si noble, sa taille si élégante, la beauté de ses traits si parfaitement pure!... et lorsqu'un sourire venait éclairer cette physionomie angélique, elle était alors d'une beauté véritablement remarquable...
Les jours où l'hôtel de Custine était ouvert et illuminé pour une fête, alors la comtesse semblait repousser une pensée qui lui était odieuse!... elle paraissait souffrir, mais avec cette résignation qu'ont les saintes!...
—Mon amie, lui disait souvent madame d'Harville... vous me cachez une souffrance!... à moi!...
Et l'ange remuait doucement la tête, comme pour démentir ce soupçon d'une amie... mais en relevant ses longues paupières on voyait trembler une larme entre ses longs cils... et madame d'Harville se désespérait de voir son amie ainsi frappée par une peine secrète qu'elle s'obstinait à lui cacher; car elle était sa plus intime amie: madame de Genlis prétend qu'elle était plus étroitement liée avec elle qu'avec toute autre; cela peut être, mais pas pour madame d'Harville...
Le vicomte de Custine était toujours fort assidu chez son frère; il allait peu à la Cour, et les jours où le comte de Custine était de la chasse du Roi, le vicomte le remplaçait dans son salon pour y recevoir les hommes qui y venaient en son absence...
C'est un caractère type que celui de M. le vicomte de Custine; je le connaissais par relation, en ayant entendu parler à plusieurs personnes qui m'en avaient donné une étrange idée. L'une était M. de Bonnecarrère, ami du général Custine, dont il avait des lettres bien curieuses; l'autre était Saint-Phar, et la troisième était madame de Montesson, qui m'en parla avec beaucoup de détails un jour à Bièvre, à propos de sa nièce[107].
Le physique du vicomte de Custine était agréable. Il était grand, svelte, et d'une extrême élégance; ses traits étaient fins et doux, ses cheveux blonds et remarquables par leur finesse, ce qui faisait croire qu'il en avait peu tandis qu'il en avait beaucoup... Son frère avait une autre expression, et cette expression, moins élégante peut-être, était plus forte d'attraction pour ceux qui auraient eu à choisir entre les deux frères... Le comte de Custine avait plus d'énergie, et surtout de cette énergie de l'âme qui révèle les vertus qu'elle renferme.
En voyant le vicomte de Custine, on avait le désir de causer avec lui; en voyant le comte, on avait la volonté d'en faire son ami... Placé dans le monde aussi haut que le pouvait vouloir son ambition, par sa belle naissance, sa grande fortune et sa considération personnelle, le comte de Custine eut toujours une existence honorable comme elle devait l'être. Mais il avait de l'ambition, et peut-être que son humeur un peu acerbe, sa répugnance à se plier aux moindres complaisances, même convenables, pour la Cour, lorsqu'il fut sollicité quelquefois de le faire, furent un obstacle à une élévation plus rapide après son retour d'Amérique.