Le parc du château de Bièvre et toutes ses dépendances appartenaient alors à madame Paulze, veuve d'un receveur-général des finances dont le nom était fort connu. Elle louait cette propriété, quoique riche encore. Sa mère avait une autre terre fort belle, appelée la Cour-Roland, et située sur le sommet de la montagne, en allant à Versailles et à Jouy.

Le parc de Bièvre était ravissant dans le moment de l'année où nous étions alors... Il était humide, et la Bièvre, qui le traversait et lui donnait ses eaux, entretenait une fraîcheur peut-être mauvaise pour les habitants du château, mais très-salutaire aux arbres et aux prairies. Tout y était d'un vert frais qu'on ne voyait que dans cette vallée enchanteresse. Les lilas et leurs grappes pourprées, les ébéniers aux rameaux d'or, les boules-de-neige, les rosiers, les épines roses et blanches, une foule d'arbres et d'arbustes odoriférants, rendaient cette retraite un lieu de délices. Mon parc était moins grand, mais plus soigné que celui de Bièvre[125].

Madame de Montesson nous conduisit par une longue allée de lilas encore fleuris jusqu'au bord d'un petit lac sur les eaux duquel était une petite flotte composée de quelques bateaux. Sur le vaisseau-amiral était une devise dont j'ai oublié jusqu'au sens. C'est mal à moi; mais j'ai toutes les mémoires, excepté celle du calembour, genre d'esprit que j'ai en aversion. Les eaux du lac étaient verdâtres, qualité peu agréable pour l'ornement d'un parc aussi beau, du reste, par ses ombrages. En nous éloignant du lac, nous entrâmes dans une forêt de sapins dont l'ombre mystérieuse avait engagé M. de Bièvre à en faire un lieu propre à tout ce que pouvait promettre une retraite aussi solitaire, et dans un rond assez bien entouré de talus recouverts de gazon dans lequel on avait semé une quantité de violettes et de pensées sauvages, on voyait six ifs plantés symétriquement.

—Nous voici, dit madame de Montesson, dans l'endroit décisif (des six ifs)... Comment trouvez-vous le jeu de mots?... Junot se prit à rire... je me fâchai: lui si spirituel! dont l'esprit surtout avait une élégance innée, et non pas inculquée par cette éducation qui souvent fait mentir les plus nobles natures!... Madame de Montesson riait de ma colère...—Ménagez-vous, me dit-elle, car vous en verrez bien d'autres!...

Nous arrivions alors dans une vaste prairie au bout de laquelle j'aperçus un point blanc...

MADAME DE MONTESSON.

Je préviens ces dames que nous allons à la laiterie... Comme la promenade est fatigante à cette heure du jour, nous pourrons peut-être y boire du lait.

MADEMOISELLE DE COIGNY.

Lorsque j'allai en Suisse, mon plus grand plaisir était de boire du lait lorsque j'avais bien chaud. Nous en trouvions toujours d'excellent dans les ruisseaux qui sont auprès des cabanes...

MADAME DE LATOUR.