Madame de Staël se mit à rire.

—C'est encore un des tours de ma folle imagination; elle fait faire bien du chemin à mon esprit en peu de temps lorsqu'on lui présente, comme vous l'avez fait tout à l'heure, un motif suffisant, au reste; car vous avez beau dire, mon cher général, poursuivit-elle toujours en riant, vous avez esquissé ce que, moi, j'ai ensuite formulé plus largement.

—Est-il vrai que vous ayez des nouvelles d'Égypte, général? demanda Benjamin Constant...

—Oui, nous avons reçu hier la nouvelle de la prise d'Alexandrie; c'est un rapport du général Alexandre Berthier, chef d'état-major de l'armée d'Orient, qui nous l'apprend.

—Le général Bonaparte a-t-il écrit?

—Je l'ignore; le rapport du général Berthier est arrivé seul, et nous sommes encore fort heureux qu'il soit échappé aux Anglais, qui font bonne garde. Je crois cependant que le citoyen Barras aura eu quelques nouvelles particulières. Je le crois d'autant plus, qu'il a envoyé, aussitôt après l'arrivée du courrier de Toulon, un exprès à la Malmaison à madame Bonaparte.

Madame de Staël sourit en ce moment et parut vouloir parler; mais elle se contint et dit à Benjamin Constant:

—Connaissez-vous Chasset? Qu'est-ce que cet homme?

—Mais c'est un homme habile; il a été député de Villefranche aux États-Généraux, et alors il se fit remarquer par une assez forte haine pour le clergé, qu'il poursuivit dans ce qu'il avait de plus cher, ses dîmes.

—Ah! je me souviens de cet homme! s'écria madame de Staël. C'est lui qui reçut une lettre anonyme, écrite par un ecclésiastique, qui le menaçait de la vengeance des prêtres!