Cette séparation avait des inconvénients; d'un autre côté la société en était plus libre. Comme le gouvernement n'était ni aimé ni à la mode, il y avait bien autant d'intrigues pour obtenir des places, mais moins de mécomptes de ne pas en obtenir.—Madame de Staël, alors à Paris comme femme de l'ambassadeur de Suède, écrivit peut-être sous l'influence du contentement qu'elle éprouva en revoyant ce pays qu'elle regardait comme sa patrie, et qu'elle admirait au moment du calme après la tempête, avec une prédilection qui, je crois, venait de cette même joie du retour.
Un jour, madame de Staël était seule chez elle: c'était le soir, il était neuf heures; elle avait dîné en ville et venait de rentrer, lorsqu'on annonça le général Milet-Mureau[104]: c'était un homme de talent comme administrateur, consciencieux, et dans ce même moment, ministre de la Guerre. Il avait été député de Toulon aux États-Généraux, mais point à la Convention. Il était officier du génie, homme de bonne compagnie, et plaisait fort à madame de Staël, qui avait un goût prononcé pour tout ce qui y tenait et en était.
—Eh bien! mon cher général, quelles nouvelles m'apportez-vous? J'entends des nouvelles que vous me puissiez dire; elles sont toutes intéressantes, au reste, en ce moment, et cependant tout à l'heure, chez Gohier, où j'ai dîné, on était aussi éloigné d'une conversation causante que si lui et sa maison étaient de l'ordre de la Trappe. Il faut sans doute de la mesure, mais à ce point c'est une réserve inquiétante pour qui observe les événements.
—Je crois, répondit le général, que les affaires de l'ouest sont dans un état assez rassurant. Le général Michaud, qu'on a fait aller de la Hollande dans le département d'Ille-et-Vilaine, m'a écrit aujourd'hui qu'il vient de mettre en état de siége Lapoterie, Rieux et Allaire... Eh bien! ces nouvelles étaient bonnes, et puis...
—Eh quoi! en est-il venu d'autres depuis ce matin?
—Non, mais... on m'a donné l'ordre d'envoyer Michaud commander, par intérim, l'armée d'Angleterre... Sans doute il aura l'œil sur les opérations de l'ouest, mais c'est une grande différence, et toutes ces mutations sont funestes à la marche des choses.
Madame de Staël fit un signe de tête pour approuver ce que disait Milet-Mureau, qui demeura quelque temps soucieux et la tête appuyée sur sa main. Il pensait déjà à donner sa démission, et en effet, quelques semaines après, il fut remplacé au ministère de la Guerre par Dubois de Crancé. Madame de Staël demeura également pensive, et, pendant quelques minutes, on aurait pu croire que la chambre était inhabitée; dans ce moment, la porte s'ouvrit, et on annonça Benjamin Constant:
—Comme vous étiez silencieux, dit-il à madame de Staël... Faisiez-vous donc un examen de conscience?...
—Non, répondit-elle, mais le général et moi nous réfléchissions, et, en vérité, il y a sujet de le faire. Et vous, qui avez si bien écrit sur les Réactions politiques[105], vous devez comprendre mieux qu'un autre que tout ce qui peut faire craindre un retour de 93 est bien suffisant pour faire réfléchir.
—Mais, dit en souriant Milet-Mureau, il me semble que nous n'avons rien dit qui pût ainsi nous faire voyager dans des régions aussi sombres.