—Ah! laissez toutes ces beautés qui ne me touchent point! s'écria-t-elle; j'aime mieux la rue du Bac, où je serais logée dans une triste maison à un quatrième étage, n'ayant pour fortune que mille écus de rentes, que d'être ici loin de Paris et de mes amis, dans ce beau château, avec toute ma fortune.
Cette femme avait un cœur et une âme créés pour aimer et être aimée.
Il est des gens qui en veulent toujours aux génies comme celui de madame de Staël... des médiocrités qui se croient bien hautes pour jeter du venin sur de grandes gloires;—qui vous disent, par exemple, que Robespierre était un honnête homme et Louis XVI un misérable,—que madame de Staël est inférieure à madame Sand[102], et d'autres billevesées de ce goût-là. C'est tout simplement une manie dénigrante qui tient à notre esprit de contradiction. Il nous faut une victime, et nous aimons mieux pour holocauste la plus élevée et la plus digne. J'ai entendu, par exemple, des gens qui n'avaient jamais vu madame de Staël dire d'elle qu'elle n'était pas Française, qu'elle ne l'était ni de cœur ni de naissance[103]: et voilà comment on écrit l'histoire, c'est là le cas de le dire. Si elle n'avait pas été Française, et Française dans le cœur, eût-elle répondu comme elle le fit un jour à M. Canning en 1816?
Ils étaient tous deux chez le gentilhomme de la chambre aux Tuileries.—M. Canning, sans faire attention au lieu où il se trouvait, dit à madame de Staël:
—Il ne faut plus se le dissimuler, madame, la France nous est soumise, et nous vous avons vaincus.
—Oui, répondit madame de Staël, parce que vous aviez avec vous l'Europe et les Cosaques. Mais accordez-nous le tête-à-tête, et nous verrons!
L'occupation de la France par les troupes étrangères lui causait une telle douleur, qu'elle écrivait à son gendre, le duc de Broglie:
—Combien il faut de bonheur dans les affections privées pour supporter la situation de la France dans l'état où elle est vis-à-vis des étrangers!
Mais elle ne voyait pas les choses si tristement lorsqu'elle revint en France sous le Directoire; elle avait même de l'estime pour ce gouvernement, ce que je ne puis concevoir avec la noblesse et la grandeur de son âme. Ainsi, par exemple, elle trouve que la République a vraiment existé sous le Directoire jusqu'au 18 fructidor. Moi, j'aurais cru au contraire que la République avait été vraiment établie depuis le 9 thermidor jusqu'au Directoire. Le Directoire abusa de sa puissance, comme l'avaient fait les comités, et nous fûmes malheureux, au nom de la liberté, sous les cinq directeurs, comme nous l'avions été sous les hommes des comités, à l'exception près que le sang coulait moins; cependant, si l'on veut consulter le Moniteur et les journaux du temps, on y verra que d'hommes fusillés à la plaine de Grenelle... que de victimes déportées... que de malheurs aux armées! que de morts!... que de victimes sacrifiées à l'ineptie des directeurs ou à leur vénalité!... Ah! ce temps fut misérable!...
Sous le Directoire, la société de Paris, qui s'était un peu réunie, avait une couleur assez particulière; c'était de n'avoir au milieu d'elle aucuns des gouvernants. Les directeurs n'allaient jamais dans une maison étrangère, et les députés ne sortaient guère de chez eux que pour aller au Directoire ou dans leurs familles. Il y avait des exceptions; mais là comme partout, elles ne faisaient que confirmer la règle.