La soirée fut charmante; Bonaparte, lorsqu'il se plaisait quelque part, était l'homme le plus aimable possible; il racontait, écoutait et savait en même temps parler et faire parler. Ce fut dans cette même soirée qu'il raconta aussi son intention de faire un bataillon de cent hommes les plus braves de l'armée, ayant reçu chacun un sabre d'honneur. Il voulait, disait-il, écrire leur histoire...

Laïs et Chéron chantèrent dans la soirée des cantates, dont les paroles étaient de François de Neufchâteau, de Chénier; c'était en l'honneur des braves de l'armée d'Italie, pour les victoires d'Arcole, de Lodi, de Tagliamento.

Bonaparte se retira enchanté de sa soirée et de son dîner.

—Voilà comment il fallait me donner des fêtes, disait-il en rentrant chez lui; tout le reste me déplaît et m'ennuie.

Sieyès dit le même jour à quelqu'un que je connais:—Voyez-vous ce petit homme-là? il y a dans sa tête du génie pour en faire CENT.

François de Neufchâteau a laissé beaucoup d'ouvrages assez inconnus pour notre génération surtout; il s'occupait spécialement d'agriculture. Ses principaux ouvrages sont: un discours sur la manière de lire les vers[97]; chose qu'il était en état d'apprécier, car il avait pour les dire un très-remarquable talent; un recueil de fables avec la Lupiade et la Vulpéide; les Vosges, poëme[98]; les Tropes, en quatre chants[99]; les Trois Nuits d'un Goutteux[100]; Épître sur l'avenir de l'agriculture en France[101]; et puis d'autres ouvrages tels que des éditions refaites du Gil Blas, avec des notes de François de Neufchâteau. On a aussi de lui une histoire de l'occupation de la Bavière par les Autrichiens en 1778 et 1779. On attendait ses Mémoires, et je ne sais pourquoi; il n'a été ni assez avant dans les affaires de la République, quoique député, directeur et ministre, ni assez dégagé des entraves de ces mêmes affaires, pour en parler avec impartialité. Il y a, dans le coup d'œil jeté sur les hommes en révolution, une sorte de nécessité lucide qui ne peut exister, pour peu qu'on ait participé en quoique ce soit à la marche des événements.

La première comédie d'Andrieux, qui en faisait de charmantes, comme on le sait, fut faite d'après un morceau de poésie de François de Neufchâteau, intitulé: Anaximandre, ou le Sacrifice aux Grâces... Il en est un peu de ce titre et du morceau comme de la comparaison d'une jolie femme à une rose. Ce fut charmant pour qui le dit le premier; aujourd'hui cela est presque ironique à force d'avoir été répété.

François de Neufchâteau mourut en 1828, à l'âge de soixante-dix-huit ans; il souffrait les plus cruelles douleurs par la goutte, et ses dernières années furent bien pénibles... Était-ce justice?... Dieu ne fait rien sans motif!...

SALON DE MADAME DE STAËL
SOUS LE DIRECTOIRE.

Madame de Staël est une personne qu'il faut suivre dans toute sa vie, parce que sa vie tient à des événements politiques d'un côté, quel qu'il soit. Il lui fallait influer sur ce qui l'entourait, et si ce n'est les deux années 93 et 94, où elle fut proscrite par la force des choses qui se passaient en France alors, elle fut toujours activement intéressée dans les affaires. Elle revint à Paris aussitôt que la tourmente révolutionnaire se fut apaisée. Elle ne pouvait vivre loin de la France, et surtout de Paris... tout lui était exil, tout lui était odieux loin de lui... Elle avait une activité morale qui ne trouvait d'aliment qu'en France. Il y avait alors une sorte d'action exercée sur tout son être qui rétablissait l'équilibre dérangé par un long séjour en Suisse ou en Angleterre... Elle était un jour sur les bords du lac de Genève; quelqu'un voulut lui faire admirer la beauté du spectacle qu'ils avaient sous les yeux...