M. DE TALLEYRAND.
C'était donc aussi un homme d'une haute supériorité?
BONAPARTE.
De la plus élevée; et puis un noble cœur, une de ces âmes qui veulent le bien parce qu'elles le pratiquent en l'aimant... C'est non-seulement une grande perte pour l'armée, car il avait de grands talents, mais pour l'humanité tout entière.
CHÉNIER, voyant son front devenir sombre.
Mon général, vous nous aviez promis quelques anecdotes sur vos amis de l'armée d'Italie; nous ne vous en tenons pas quitte.
BONAPARTE, souriant.
Vous êtes un vrai barde, citoyen Chénier... vous voulez faire récolte de grandes actions ainsi que faisaient les bardes d'Irlande et d'Écosse... Eh bien! tenez, écoutez ce fait, il pourra vous servir!
Le jour de la bataille de Lodi, lors de l'attaque du pont, me trouvant à l'entrée, au moment où les boulets pleuvaient comme de la grêle ainsi que les balles, j'entendis un tambour battre la charge tout près de moi avec une régularité très-rare, il faut le dire, au milieu d'un tel vacarme, et surtout de cette pluie assez désagréable qui tombait alors. La fumée m'empêchait de voir où était placé ce tambour et quel il était; tout à coup, un coup de vent enlève cette fumée qui couvrait un monceau de pierres brisées par la mitraille, et je vois sur ces mêmes pierres un enfant de douze ans qui battait la charge avec autant de sang-froid qu'à l'école du tambour-maître. N'est-ce pas un beau pendant au fifre de Frédéric II?
Citoyens, ajouta Bonaparte, c'est avec des hommes qui ont été enfants comme mon tambour que j'ai fait la campagne d'Italie. Voyez Junot et la bombe de Toulon? Mais il est là, poursuivit Bonaparte en souriant, je ne veux pas parler de lui.