—Qui donc présentez-vous à madame de Staël, demanda Dupont de Nemours, et dont vous paraissez tant regretter la perte?

—C'est Chasset, député de Villefranche, répondit Millin.

—Oh! oh! c'est un homme de bien, mais un peu ennuyeux.

—Ah! mon Dieu! s'écria madame de Staël, vous ne m'aviez pas dit cela, Millin...?

—Mais, répondit Millin, vous ne me l'avez pas demandé.

On se mit à rire... Dans ce moment, on prononça un nom qui produisit un effet magique dans le salon... le valet de chambre annonça:

—Le général Kosciusko!

C'était dans de pareils moments qu'il fallait voir madame de Staël, et surtout l'entendre!... Passionnée pour tout ce qui était noble et grand, bonne par essence, capable d'apprécier de hautes pensées, on doit se faire une idée juste de ce qu'elle éprouva lorsqu'elle vit Kosciusko, ce martyr d'une noble cause, venir demander asile et refuge à la France; la France, ce pays qui, quelques années avant, avait aussi jeté le grand cri de l'appel à la liberté. Aussi fut-elle pour Kosciusko ce qu'elle était pour tous ceux qui lui plaisaient, une personne irrésistible; et, dès qu'elle avait vu Kosciusko, elle l'avait conquis pour jamais. C'était un homme âgé de quarante ans à peu près, d'une taille imposante, et dont la physionomie était bien celle d'un homme tel que lui. Sa tournure, gracieuse comme celle de presque tous les Polonais, avait en même temps une expression militaire qui montrait que le Polonais fugitif avait longtemps vécu sous la tente. Dès qu'il fut entré, chacun l'entoura; il y avait peu de temps qu'il était à Paris, et l'intérêt que nous éprouvons toujours pour une nouvelle infortune ou une nouvelle gloire était dans toute sa nouveauté. Dupont de Nemours, qui le connaissait particulièrement, lui demanda s'il était toujours aussi fatigué par les invitations qu'il recevait.

—Je ne saurais m'en plaindre, répondit le général Kosciusko en souriant, car c'est un excès de bienveillance en ma faveur dont je vous jure que je sens tout le prix, et c'est mon cœur qui éprouve toute la reconnaissance que m'inspire une aussi noble hospitalité.

—Oui, dit madame de Staël les yeux tout humides de larmes, la France est une noble nation!...