Kosciusko est un homme supérieur dont la Pologne doit être fière, et que pourtant quelques Polonais n'aiment pas. Mais on sait que les Polonais entre eux sont assez désunis pour tirer le sabre dans les rues mêmes de Varsovie, et même, autrefois, jusque dans la diète. Défenseur de la liberté de son pays contre la Russie, il reçut dans les premiers instants des témoignages d'estime publique qui durent l'encourager plus que les dons matériels qui lui furent offerts, tels que celui d'une terre que lui donna la comtesse Kossakowska. Nommé commandant en chef des troupes polonaises, il marche contre l'armée commandée par Denizow et le défait... Au milieu de son triomphe, un chanoine de Cracovie attente à sa vie et veut l'assassiner. Combattant toujours malgré cette ingratitude, formulée à la vérité par un seul, mais qui dut lui être plus pénible que si le poignard eût atteint son cœur, il livre une bataille aux Russes, presque certain cette fois de les défaire pour toujours. Mais la désunion s'était mise entre plusieurs Polonais considérables; la bataille fut moins heureuse, et Kosciusko fut fait prisonnier. Cette nouvelle fut reçue avec larmes et douleur par un peuple qui savait cependant aimer la main qui combattait pour lui. Le peuple polonais implora sa cruelle persécutrice pour qu'elle lui rendit son défenseur, ou plutôt encore son frère, son ami; car Kosciusko savait aussi bien gémir avec un de ses frères malheureux qu'il savait les défendre contre leurs oppresseurs. Catherine savait punir; mais elle pardonnait peu et n'oubliait jamais. Kosciusko, dans ses mains, était à la fois un otage et une certitude de tranquillité. Il ne fut pas rendu; et, aussitôt arrivé à Pétersbourg, il fut envoyé dans la prison humide et sombre de Schlusselbourg, cette même prison dont les dalles grises conservaient les taches toutes fraîches encore du sang du pauvre Ivan!—Kosciusko, jeté dans cette prison, souffrit tous les maux qu'il fut possible d'inventer pour lui et ses compagnons d'infortune. Enfin Catherine devint moins cruelle, et la prison de Schlusselbourg fut moins rude aux prisonniers; ils purent espérer. Une pension que l'Amérique faisait à Kosciusko lui parvint jusque dans Schlusselbourg. Enfin Catherine mourut. À l'avénement de Paul Ier, il fit sortir Kosciusko de son humide cachot, et lui rendit la liberté. Une maison et une pension de douze mille roubles furent données généreusement à celui à qui on avait tout pris! Kosciusko partit pour l'Amérique: la patrie de Washington devait en effet l'attirer. Il alla à Philadelphie, mais y demeura peu de temps, et vint en France, où il débarqua à Bayonne. La réception que le Directoire lui fit est remarquable, en ce qu'elle honore doublement le caractère français: elle prouvait notre respect pour le malheur et le courage, et le peu de crainte que la Russie nous inspirait, puisque nous accueillions un proscrit de l'autorité czarienne. Arrivé à Paris, le Directoire le reçut avec une pompe tout honorable... Un banquet lui fut donné le jour du 18 août, pour fêter doublement cet anniversaire... Chacun voulut le voir; et, pendant plusieurs mois, toute autre idée fut remplacée par celle de Kosciusko.
Chaque fois que madame de Staël voyait le général polonais, elle le questionnait toujours sur la cour de Russie: il n'avait pas le prisme de l'affection pour éclairer ses tableaux; aussi quelquefois Dupont de Nemours lui-même le rappelait-il à des paroles plus douces envers ses ennemis.
—J'ai reçu ce matin même des nouvelles de l'un de vos compatriotes, général, dit à Kosciusko un grand homme pâle et marqué de petite vérole, au regard profond, et dont l'expression n'était jamais souriante: cet homme était Salicetti.
Kosciusco s'inclina; madame de Staël lui nomma le député Salicetti.
—C'est du général Kniawitz[112] que je veux parler, reprit-il; vous savez qu'il est au service de France, et, en ce moment, il est en Corse et devant la ville de Calvi.
—Oui, dit Kosciusko avec une expression mélancolique, il vous a dévoué le reste de sa vie; il est heureux de sentir encore en son âme un peu de ce feu qui fait vouloir... Pour moi, je ne sais plus rien demander au sort...; la Pologne était ma maîtresse et ma vie... Je porte le deuil de ma patrie, et n'en puis chercher une nouvelle...
Salicetti fronça le sourcil, et s'éloigna sans répondre.
—Oui, vous avez beaucoup souffert, dit madame de Staël au proscrit; mais enfin, pourquoi repousser l'espoir?
—Parce que je n'en puis conserver...
MADAME DE STAËL.