Non; je ne vis que mes gardes et mes geôliers. Catherine, plus sévère que son fils, empêchait toute communication avec le dehors; pendant notre captivité, nous n'avons vu personne, et nous n'avions pour distraction que les souvenirs d'Ivan... Lorsque ma liberté me fut rendue, on me jeta dans une barque[113], et l'on me conduisit à Pétersbourg; là, un aide-de-camp de l'Empereur vint me trouver, et me dit que Sa Majesté voulait me voir... Je le suivis... Que pouvais-je faire? je n'étais pas leur esclave; mais j'étais leur prisonnier!... Je trouvai l'Empereur seul, dans son cabinet; il était revêtu d'un uniforme sans aucune broderie d'or ou d'argent, et la plus grande austérité régnait autour de lui. En me voyant, il fit un mouvement que j'ai compris être de pitié: ce fut sans doute de voir un homme si maigre et si pâle. S'imaginait-il donc qu'on pût vivre dans l'horrible cloaque où ils m'avaient jeté!... Et mes compagnons!... trois sont morts dans cet humide tombeau...
Il fut obligé de s'arrêter, car son émotion le suffoquait.
MADAME DE STAËL, se levant précipitamment et allant prendre la main de Kosciusko qu'elle serre fortement dans les siennes.
Mon Dieu! que vous avez souffert!
KOSCIUSKO.
Oui..., j'ai bien souffert en effet...; et la plus cruelle douleur ne fut pas celle que me firent éprouver la prison, le cachot, les fers! et cependant... (il montrait ses cicatrices); ce fut, voyez-vous, de me trouver devant le fils de celle qui avait ravagé ma patrie et fait passer la charrue sur de nobles et antiques demeures. Cet homme, avec sa figure ridiculement repoussante, ne me paraissait pas fait pour ramener la paix et le bonheur dans nos villes, et l'abondance dans nos campagnes. Cependant je ne voulus rien précipiter; ses vues pouvaient être bienfaisantes après tout, et je ne voulais pas attirer sur mon pays une persécution que peut-être il n'aurait pas eue, en brisant moi-même le lien qui se préparait. Je saluai donc le Czar!... je ployai presque le genou DEVANT L'EMPEREUR DE RUSSIE!...—Kosciusko, me dit-il, je suis bien aise de vous voir et de vous connaître: j'espère que maintenant nous ne serons plus ennemis; j'y ferai du moins tous mes efforts. J'aime la Pologne, et vous le prouverai... Pour vous indemniser de ce que vous avez perdu, je vous donne un palais et une pension de douze mille roubles.
Je remerciai l'Empereur. Cette bonté me fit croire que sa volonté était de l'étendre sur toute la Pologne... Et... je remerciai!...
—Je veux vous présenter à l'Impératrice, me dit-il, et à ma famille; venez avec moi.
Et me prenant presque sous le bras, il me fit traverser une grande quantité de pièces pour arriver à l'appartement de l'Impératrice.
Comment est-elle? M. de Ségur, qui l'a beaucoup vue, m'a dit qu'elle était belle et très-bonne.