KOSCIUSKO.

Elle est belle; mais sa physionomie est tellement triste que l'on peut difficilement juger de ce qu'elle est par elle-même... Elle m'accueillit avec bonté, et me dit sur ma longue captivité de ces mots de femme qui consolent... Autour d'elle était sa famille, qui est nombreuse. Le grand-duc Alexandre est beau, et sa belle tête pourrait servir de modèle à un peintre; mais son frère, le grand-duc Constantin, ressemble à leur père. Les grandes-duchesses sont charmantes. Il y a encore, m'a-t-on dit, deux autres jeunes princes; mais je ne les vis pas, ils sont trop jeunes pour paraître en public.

MADAME DE STAËL.

Demeurâtes-vous longtemps encore à Pétersbourg, général, après être sorti de Schlusselbourg?

KOSCIUSKO, souriant amèrement.

Non, madame; aussitôt que j'eus compris l'Empereur, je quittai Pétersbourg... Je ne voulus pas plus longtemps demeurer l'hôte de l'oppresseur de mon pays... Je m'échappai et allai en Amérique. Arrivé à Philadelphie, je n'y demeurai que le temps nécessaire pour remercier ces bons Américains qui m'ont appelé leur ami, et je suis venu en France pour donner la main à mes frères en liberté et leur demander un asile.

DUPONT DE NEMOURS.

Et vous l'aurez, certes, et de grand cœur!... N'est-ce pas qu'il le mérite, madame?

Madame de Staël, à mesure que Kosciusko parlait, devenait plus attentive: d'abord ce fut son esprit, sa curiosité, qui toutes deux écoutèrent; mais en entendant cet homme parler de ses malheurs avec cette noble simplicité qui double le mérite de son dévouement à la noble cause, elle fut subjuguée par un intérêt vif, et ce fut son cœur qui fut tout entier à ce que racontait l'exilé.—Dupont de Nemours, qui connaissait la sensibilité et la noblesse d'âme de madame de Staël, voulut ajouter à son estime pour Kosciusko, car il vit qu'elle ignorait sa dernière action.—Savez-vous ce que Kosciusko a fait il y a quelques jours? il a renvoyé à Paul Ier tous les dons qu'il avait été forcé d'accepter de lui en lui disant:

—Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et l'oppresseur de mon pays.