Madame de Staël, cette fois, se leva précipitamment pour aller à Kosciusko; elle fut presque au moment de l'embrasser,... mais elle s'arrêta et dit avec une grâce charmante en essuyant ses yeux:

—Au fait, pourquoi m'en étonner...? vous deviez agir ainsi.

J

Et quelle réponse avez-vous eue, général, à cet acte de noble courage?

DUPONT DE NEMOURS.

Une nouvelle proscription certainement!

KOSCIUSKO, en souriant.

Du moins celle-ci est douce!... Je suis heureux ici... Mais il est vrai cependant, comme le dit M. Dupont de Nemours, que je suis de nouveau proscrit, et que Thugut et l'empereur de Russie ont donné l'ordre de me faire arrêter partout où l'on me trouvera. Déjà deux individus qui me ressemblent ont été arrêtés, l'un à Bruxelles, l'autre à Rotterdam... Qu'ils me pardonnent, les infortunés!—leur malheur est comme un remords pour moi.

La conversation devint ensuite générale; Kosciusko fut emmené dans une autre partie de la chambre par Savary et Boulay-Paty, tous deux vrais apôtres de la liberté et voulant en parler avec un homme qui, ainsi que les héros de l'antiquité que Plutarque nous fait admirer, ne considérait ses biens et sa vie que comme la propriété du pays pour lequel il était toujours prêt à les sacrifier. Il leur donna des détails bien curieux sur la famille des Czartorinski et sur leur neveu Poniatowsky, leur neveu par hasard[114], comme depuis il avait été roi de Pologne... Sa conversation attachante retint les deux députés longtemps auprès de lui, et ils ne l'auraient même rendu au reste de la société, qui s'était fort augmentée depuis que leur entretien était commencé, qu'au moment de leur départ, si madame de Staël ne les avait entendus rire et n'était accourue pour en connaître le motif.

—Vous êtes bien joyeux sans nous, leur dit-elle en arrivant près d'eux. Dites-nous le sujet de votre gaieté, et je vous promets de la partager; car pour vous faire rire, ajouta-t-elle en désignant Savary le député, il faut un sujet vraiment joyeux.