SAVARY.
C'est le général qui nous racontait une anecdote arrivée à Varsovie; je l'engage à la recommencer pour tout le monde, car je ne veux pas être égoïste.
En vérité, je ne sais pas si cela en vaut la peine.
MADAME DE STAËL.
Oh! général, contez, contez donc. J'aime les histoires dites par les hommes comme vous, avec passion;... elles ont le charme du conte et la vérité de l'histoire; c'est charmant! Dites, dites.—Allons, messieurs, faites silence!... Et vous, mon cher Benjamin, ramassez, je vous prie, vos éternelles jambes; car vous voyez bien que vous embarrassez le passage. Maintenant, général....
KOSCIUSKO.
Mon Dieu! voilà bien de la solennité pour une chose très-peu importante... Enfin...
Vous saurez donc, madame, que le roi Stanislas Poniatowsky était un jour dans une maison de campagne à une très-petite distance de Varsovie. M. de Thugut, celui-là même qui, aujourd'hui, prend à moi un tel intérêt qu'il me fait chercher partout, était arrivé à Varsovie pour parler au roi de Pologne, je ne me souviens plus de quel objet précisément, mais enfin il était important. Le Roi, tout à fait sous la tutelle de la Russie, et n'osant pas recevoir M. de Thugut avec apparat à Varsovie, imagina le moyen terme de l'inviter à dîner à cette maison de plaisance où il était encore, quoiqu'il fit déjà froid. M. de Thugut était invité à venir de bonne heure, lui disait le Roi, dans le plus aimable billet, et comme, au reste, il en savait écrire, pour faire une partie de billard ou de whist avant et après dîner, pour passer enfin une journée de château. Sa Majesté avait voulu dépouiller toutes les formes ennuyeuses de la représentation.
M. de Thugut arriva vers une heure. Le valet de chambre, averti par l'huissier de la chambre, lui dit de faire entrer M. le baron dans les appartements intérieurs, et qu'il y trouverait bientôt le Roi, qui allait s'y rendre.