L'huissier de la chambre ouvre une porte, invite le baron à la passer, et, lui montrant une longue file de pièces dont toutes les portes étaient ouvertes, il referme la première sur lui et le laisse seul. Le baron, n'entendant aucun bruit, ne sait s'il doit avancer; partout des tapis, un profond silence, et pas un mouvement qui annonçât qu'il y eût quelqu'un dans l'une des pièces voisines.

Cependant, tout en regardant un tableau, un vase antique, un objet d'art, et ils étaient nombreux dans cette demeure élégante, le baron de Thugut avançait lentement, mais il avançait: arrivé près d'un cabinet où il voyait une magnifique bibliothèque, il entendit quelqu'un tousser comme pour avertir qu'on était là. M. de Thugut fait encore un pas, entre dans la pièce, et voit devant la cheminée un homme jeune, beau, ayant une tournure et un air de roi. Cet homme était debout, les mains derrière le dos et se chauffant. M. de Thugut, ne pouvant douter que ce ne fût le Roi, fit sa première révérence d'autant plus profonde qu'il tremblait d'avoir hésité une seule seconde. Le monsieur lui rendit son salut profond, non-seulement avec une hauteur plus que royale, mais avec une expression d'ironie moqueuse qui ne l'était pas du tout.

—Voilà un roi, se dit M. le baron de Thugut, qui n'a pas été longtemps à prendre ce qu'il croit la dignité du rang!

Et tout en faisant intérieurement cette réflexion, il faisait aussi une seconde révérence tout aussi profonde que la première; à quoi le monsieur chamarré de croix, de cordons de toutes couleurs, répondit encore par un petit coup de tête ironiquement donné encore.

Cette richesse de cordons et de croix avait aussi confondu le baron. Le Roi lui avait écrit:

«Venez sans cérémonie, mon cher baron; le plaisir que j'aurai à vous connaître enfin fera tous les frais de la présentation.»

Le baron recommençait sa troisième révérence, lorsqu'une porte à côté de la cheminée s'ouvrit, et un jeune homme mis simplement, et n'ayant que l'ordre de Saint-Wladimir de Pologne, entra dans la chambre, et vint à lui avec cette aisance élégante qui faisait le charme de la tournure de Poniatowsky.

—Baron de Thugut, je suis ravi de vous voir,... et j'espère que notre connaissance deviendra un jour celle de deux amis... Comte de Stac......g, comment vous portez-vous aujourd'hui?

Le comte s'inclina alors plus bas encore que de coutume, pour montrer au baron de Thugut qu'il pouvait faire plier son épine dorsale autant qu'il le voulait.

—Le baron de Thugut! le comte de Stac......g! dit le Roi, en nommant les deux ministres l'un à l'autre... Je dois faire l'emploi de maître des cérémonies, ajouta-t-il en souriant; car, ainsi que je vous l'ai écrit, nous sommes ici parfaitement à la campagne...