LEMERCIER.

J'avais eu cinq billets pour Pinto; j'en avais gardé trois pour mes amis, et j'en avais donné deux à Talma... J'avais une loge dans laquelle j'étais avec deux ou trois personnes de mes amis intimes.—Le rideau baissé, après le premier acte, on vient m'avertir que mademoiselle Contat ne veut pas continuer la pièce, qu'elle pleure et se désole... Je cours aussitôt dans sa loge, et je la trouve délacée, presque déshabillée et pleurant à verse.

—Ma belle amie, m'écriai-je, qu'est-ce donc, au nom du Ciel, que tout ceci? Eh quoi! vous abandonnez ma pièce! vous laissez votre rôle!... mais que vais-je devenir?... Allons, revenez à vous, soyez bonne, mais surtout soyez grande!... Est-ce que mademoiselle Clairon aurait fait une chose semblable?

Mademoiselle Contat me répondit qu'elle m'aimait comme un frère, qu'elle voulait tout faire pour moi, mais qu'ici sa volonté était impuissante,... qu'elle s'était retirée du théâtre en chancelant et ayant un vertige causé par le tumulte qui envahissait jusqu'au comble de la salle...—Non, non, répétait-elle en pleurant, je ne pourrai jamais,... je mourrais!

Ma situation devenait plus terrible de moment en moment. On entendait, de la loge où j'étais avec mademoiselle Contat, la rumeur de la salle... tant étaient violentes les secousses données par le reflux et le flux de cette multitude agitée et presque furieuse surtout du retard qu'on mettait à lever le rideau...—Les entendez-vous! me disait mademoiselle Contat en se serrant contre moi... Ils me tueront!

—Allons, allons, lui disais-je en me mettant à ses pieds et lui baisant les mains, allons, un peu de courage, et vous faites réussir une œuvre dont vous serez la mère... Allons, je vous en supplie!...

Et tout en lui parlant ainsi, je la relaçais,... je replaçais ses pierreries, ses dentelles, et enfin, par un miracle que Dieu voulut bien faire pour moi, mademoiselle Contat fut enfin en état de remonter sur la scène, où elle rejoignit ses camarades. Ils n'étaient pas comme cela eux, et Dugazon aurait donné de son courage à ses camarades. Je vis mademoiselle Contat entrer en scène, je lui entendis dire les premières paroles, et alors plus tranquille, au moins pour cet acte, je retournai dans ma loge.

Vous savez, madame, que la salle était non-seulement remplie, mais que les avenues étaient occupées.—En traversant un corridor, je vois un gros et grand homme adossé contre un des poêles, et de là sifflant de toutes les forces de ses énormes poumons dans un cor et non pas un sifflet, grand comme un cor de chasse, je crois. Et cet homme sifflait!... mais il sifflait... à déchirer son propre tympan... Je fus à lui:

—Monsieur, lui dis-je, vous êtes bien mal placé dans ce corridor, car vous sifflez sans être entendu, et, de votre côté, vous n'entendez pas ce que vous sifflez.

L'homme me regarda d'un air étonné et suspendit un moment sa diabolique musique.