LEMERCIER.
Non, il s'en fut je ne sais où; mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il n'a plus sifflé. Au surplus, sa retraite ne fit rien à l'affaire; les sifflets étaient, je crois, au nombre de mille au moins!... Quel vacarme! quel bruit!... Jamais on n'entendit pareille rumeur à la Comédie-Française, m'ont dit les servants les plus vieux. Madame Lachassaigne ne se rappelait un pareil tumulte qu'au Mariage de Figaro, et encore j'avais la supériorité de quelques centaines de sifflets[115]...
MADAME DE STAËL.
Votre histoire est charmante, Lemercier, et vous avez raison; elle prouve que vous avez dirigé mademoiselle Contat, et le public dit, lui, que c'est elle qui a fait réussir votre pièce... Oh! le monde!... le monde!...
Comme on allait se retirer, car il était une heure du matin, on entendit une voiture s'arrêter à la porte, et bientôt après on annonça: M. de Talleyrand... On se retira en partie, et il ne demeura avec madame de Staël et celui qui lui devait son retour dans sa patrie que Benjamin Constant et un ou deux autres habitués, tels que Jard-Panvilliers, Petiet et Rœderer, etc.
Au moment du 18 fructidor, madame de Staël fut presque proscrite on ne sait trop pourquoi, et ne dut la possibilité de revenir à Paris à l'époque que je viens de citer qu'aux soins de Barras. Elle en eut toujours une grande reconnaissance, et ne l'oublia jamais. Après le 18 fructidor, elle revint à Paris, et fut comme toujours, et comme nous venons de le dire, la femme autour de laquelle venait se grouper tout ce qui était notable en quoi que ce fût... On l'écoutait comme un oracle. Madame de Staël est non-seulement une femme d'esprit et de talent, mais c'est un homme comme nous en avons eu peu dans notre révolution; c'est un publiciste qu'on consultera dans soixante ans d'ici comme Burke et Montesquieu. L'Empereur était injuste envers elle: il ne fut même pas de cette simple équité qui fait juger sur les faits et non sur des préventions... Il y a quelques ombres dans le jour lumineux qui éclaire la vie de Napoléon: la persécution de madame de Staël en est une grande.
Quelque temps avant le 18 brumaire, elle fut en Suisse voir son père qu'elle adorait; mais elle revint bientôt à Paris, et y rentra précisément le jour même du 18 brumaire. Elle devait nécessairement attirer l'attention du gouvernement du moment; car, sous le Directoire, elle avait une grande influence sur les meneurs du cercle constitutionnel. Elle ne voulait ni la révolution de 93, ni celle qui s'opéra en 1814; elle voulait une constitution libérale, telle enfin que M. Necker en rêva une pendant soixante ans de sa vie. On a même prétendu que M. Necker, à la sollicitation de sa fille, avait contribué à la rédaction de la Constitution de l'an III. J'en ai parlé à quelques personnes de Genève, qui ne sont pas non plus éloignées de le croire.
Madame de Staël apprit la révolution du 18 brumaire à Charenton, en changeant de chevaux; elle crut rêver, lorsqu'on lui dit qu'une heure avant, Barras avait passé par ce même lieu, accompagné par des gendarmes, Barras, qu'elle avait laissé au pouvoir et le plus puissant de tous ses collègues.
—C'était la première fois depuis la Révolution, dit madame de Staël, qu'on entendait un seul nom prononcé parmi le peuple... Jusqu'alors on disait l'Assemblée, la Convention, le Directoire..., le peuple. Maintenant, on ne parlait plus que de cet homme qui devait se mettre à la place de tous, et rendre l'espèce humaine anonyme en accaparant la célébrité pour lui seul, et en empêchant tout être existant d'en acquérir en son nom.
Le soir même de son arrivée, madame de Staël eut son salon formé comme si elle n'avait pas quitté Paris... Elle était essentiellement faite pour réunir dans de pareils moments et centraliser près d'elle tout ce qui pensait et agissait. Et ce fut sa perte.