Elle fut dans un état violent pendant plus de vingt-quatre heures, en entendant toutes les nouvelles qu'on lui apportait. Elle était si vraie dans son amour pour la liberté! elle était si naturellement Française!... Elle frémissait devant cette violation de la représentation nationale dans les Conseils[116]... Comment le peuple français avait-il souffert cet outrage! Elle n'était pas encore prévenue contre Napoléon comme elle le fut depuis: ce ne fut que la constante froideur du premier Consul, et puis surtout le malheur du duc d'Enghien, qui amena la rupture complète.

On a vu, dans le salon de Barras, qu'elle parlait d'un certain Mouquet qui avait parlé d'elle, et l'avait dénoncée au Manége, ainsi que M. de Talleyrand, comme faisant eux-mêmes partie du club de Clichy; ce qui n'était pas vrai: madame de Staël avait encore alors des idées libérales, et même républicaines. La chose est facile à voir dans ses Considérations sur la Révolution française; et lorsque plus tard, en 1803, le premier Consul l'exila comme étant liée avec Benjamin Constant, ce fut d'un libéralisme outré que Napoléon l'accusa.

Un matin, madame de Staël était chez elle, et d'assez mauvaise humeur; elle voyait, comme toute la France, que la paix était encore loin d'être signée avec l'Angleterre, et son âme, vraiment attachée à notre patrie, en souffrait. Elle tenait un journal dans lequel on avait inséré les nouvelles qu'on n'avait pu celer, et elle venait de lire un discours de lord Grenville, qui donnait peu d'espoir pour la paix... Comme elle lisait, on lui annonça M. de Narbonne: quelques instants après entrèrent Benjamin Constant, Joubert de l'Hérault (député au 18 brumaire), Boulay-Paty, également dans le même cas, et plusieurs proscrits du Corps-Législatif, habitués du salon de madame de Staël, dans une opinion qui tenait à l'opposition.

—Eh bien! quelles nouvelles? leur demanda-t-elle.

—Mais, répondit Joubert de l'Hérault, vous connaissez le discours de lord Grenville?

—C'est-à-dire que je viens de lire dans un journal un discours qu'on prétend traduit de l'anglais; mais je ne le crois pas fidèle.

—En voici un dont je puis vous répondre, dit Joubert de l'Hérault en tirant de sa poche un journal anglais qui n'était pas traduit; quelque difficulté qu'il y ait à recevoir un journal anglais, il est pourtant possible de tromper la surveillance, et je le prouve, ajouta-t-il en riant.

—Eh bien! que dit votre journal, demanda madame de Staël avec impatience?

Joubert de l'Hérault prit le journal, et traduisit le discours de lord Grenville. Ce discours était fort opposé à la paix: lord Grenville disait, entre autres choses, que l'Angleterre ne pouvait faire la paix avec la France, parce que le Gouvernement ne tenant qu'à un seul homme, qui était le premier Consul, on ne pouvait rien espérer de durable. Et, développant son idée, il lui donna une grande extension, ajoutant d'ailleurs beaucoup d'autres arguments à celui-là. Ce discours semblait un refus positif, et cependant on faisait courir le bruit de la paix.

Mais, dit en souriant Boulay-Paty, avez-vous reçu le Moniteur d'aujourd'hui, madame?... il a paru beaucoup plus tard que de coutume...