—Car je savais qu'il ressortait pour aller au bout de la maison, disait le misérable.
C'était vrai... Quant au brigand, il devait entrer pendant mon demi-sommeil... m'égorger, emporter toutes mes valeurs... et même tuer mon pauvre Louis s'il était arrivé, disait-il, avant qu'il eût fini.
Eh bien! quoique j'eusse fait tomber l'arme qui DEVAIT M'ASSASSINER de la main de cet homme, tout cela ne l'aurait pas fait condamner... lorsque la Providence éclaira les juges... Quelques mois auparavant, un horrible assassinat avait été commis à Croissy[121], sur la route de Saint-Germain. Les meurtriers s'étaient d'abord échappés... deux avaient été repris... mais c'étaient les moins coupables... Le monstre qui avait ordonné l'assassinat, et l'avait presque exécuté en entier, s'était sauvé, et depuis trois mois défiait toutes les recherches de la police... C'était mon juif!...—Il fut jugé et exécuté...
—Maintenant, madame la baronne, ajouta M. Vanberchem[122], vous pouvez prononcer et dire si je suis toujours un jeune fou courant devant moi sans regarder qui se met en travers!...
Madame de Staël avait été tellement saisie par l'intérêt de cette narration, qu'elle ne répondit pas d'abord à M. Vanberchem; elle le regardait avec une sorte de stupeur et comme étonnée qu'il fût là, après avoir été aux prises avec un assassin armé lorsqu'il était sans défense et sans habit; ce qui rend la lutte corps à corps bien autrement difficile pour celui qui n'est pas vêtu.
—Pauvre garçon! dit-elle enfin, pauvre garçon! et moi qui croyais qu'il ne se levait qu'à midi! qu'il était un sybarite ne soulevant que des roses... Pardon, mon héros!...
Et elle lui tendit sa main, qu'il reçut en mettant un genou en terre, et baisa avec autant de tendresse que si elle eût appartenu à la plus belle femme de France. Elle ne pouvait, au reste, être mieux qu'elle n'était, cette main... car madame de Staël avait les plus belles mains et les plus beaux bras que j'aie vus de ma vie.
Ce fut pour Benjamin Constant qu'elle souffrit son premier exil de Paris. Napoléon ne l'aimait pas, et même il était injuste pour elle... Il ne voulait pas qu'une seule voix s'élevât contre lui... Jugez de ce qu'une voix de femme devait lui donner de colère!
Madame de Staël était en tout noble et grande; son cœur était comme son esprit.... Tout en elle avait de vastes proportions...: aimant, adorant la liberté, elle prit parti pour les tribuns qui crièrent hautement contre le despotisme de Napoléon, qu'ils prévoyaient.... Je crois cependant qu'en donnant à sa conduite le nom de tyrannie, ils se sont trompés.
Madame de Staël voyait donc souvent Benjamin Constant; il était son ami le plus intime à cette époque, et toutes ses pensées étaient les siennes; toutes ses opinions, elle les partageait. Il fit un discours pour attaquer Napoléon, et, loin de l'en dissuader, madame de Staël l'y encouragea: plus elle avait été sincèrement dévouée à la cause de la République, et plus elle croyait qu'elle se devait à elle-même de ne point faiblir au moment où cette République était en danger.... Un jour Joseph Bonaparte fut la voir; il l'aimait d'une véritable et tendre amitié; c'est un homme d'esprit et de cœur, et fait pour comprendre madame de Staël. Elle vit qu'il était préoccupé, et lui en demanda la cause.