Le matin dont je vous parle, mon valet de chambre, après avoir allumé mon feu, mes bougies, et disposé ma robe de chambre, après m'avoir répété par trois fois qu'il fallait me lever, s'en alla préparer mon chocolat, me laissant dans cet état de demi-sommeil qui n'est pas encore et qui n'est plus le repos... cette sorte de somnolence enfin dans laquelle on entend sans voir... C'est comme un cauchemar quelquefois, surtout quand on sait qu'il faut se lever. C'était précisément là mon affaire.

Je luttais donc contre le sommeil avec une force pour le moins égale à celle dont il m'accablait... Je soulevais ma tête, et puis elle retombait; je pensais bien à cette rue Sainte-Marguerite où je devais aller... et puis mes yeux se refermaient, et je n'entendais plus que des airs de valse, je ne voyais plus que des têtes blondes et brunes couronnées de fleurs et tournant devant moi... Au milieu de l'une de ces douces visions, je fus éveillé par un bruit aigre, quoique faible, qui partait du pied de mon lit... Ma chambre était vaste et sombre... mais ce lit était en face de la cheminée, au-dessus de laquelle est une grande glace qui répétait tout l'appartement.

Ce bruit qui m'avait éveillé avait cessé... mes yeux appesantis se refermèrent... mais au bout d'un instant il recommença. Cette fois je m'éveillai tout à fait et mes yeux, se dirigeant vers la partie sombre de la chambre, plongèrent du côté de la porte... Cette porte était au pied de mon lit, elle était à deux battants... Je n'avais pas soulevé ma tête, et mes yeux pouvaient tout voir sans faire présumer mon réveil. Tout ce que je viens de vous dire n'avait pas duré trois secondes.

Au second mouvement qui m'avait averti, j'ai déjà dit que j'étais parfaitement éveillé, et mes yeux fixés sur la glace devaient m'avertir de ce que j'attendais.

Un troisième mouvement imprimé à la porte pour l'ouvrir entièrement et doucement, sans m'éveiller, me prouva que je ne m'étais pas trompé... La porte s'ouvrit en effet, et j'aperçus dans la glace une tête d'homme pâle, au visage long et sur un corps de haute taille... Cette tête jeta un coup d'œil rapide et hagard dans la chambre, et fit un pas pour entrer; mais avant que son pied fût dans l'appartement, je sautai de mon lit à terre, et sans vêtement, sans armes, je m'élançai sur le brigand qui tenait à la main un long couteau dont il voulait me frapper, mais que je fis tomber à l'instant même en lui donnant un coup de poing qui lui démit presque le bras.

Cet homme était moins grand que moi; mais il était encore un adversaire redoutable. Surpris d'abord par mon apparition inattendue, tandis qu'il me croyait endormi, il reprit bientôt ses esprits et se défendit comme un lion. Mais la pensée du danger auquel je venais d'échapper me rendit cruel... J'usai de tous mes avantages; l'assassin fut terrassé par moi, et traîné tout sanglant au corps de garde de l'hôtel de Noailles, qui était au bas de ma maison.

—Mais vos domestiques? s'écria madame de Staël, qui avait écouté cette aventure avec un intérêt profond et avec une attention qu'elle n'accordait qu'à ce qui lui plaisait.

M. VANBERCHEM.

Je n'ai pu vous dire, madame, que tout cela fut si prompt que je n'eus que le temps d'appeler mon valet de chambre aussitôt que je fus aux prises avec le brigand... Mais mon valet de chambre, qui m'était fort attaché, en me voyant, les mains sanglantes, assommer un homme inconnu qu'il pouvait croire avoir été apporté là par le démon; à la vue de tout cela, dis-je, cet homme se trouva mal et s'évanouit tout à fait... Mon groom et mon autre domestique étaient dans l'écurie, au fond de la cour... J'étais donc seul, et ce fut seul aussi que je conduisis le brigand au corps de garde.

Cet homme était un juif allemand de Francfort; il savait, j'ignore comment, car il ne le voulut jamais dire, que j'avais souvent chez moi de grandes valeurs...; il savait de plus comment chaque chose se faisait dans mon intérieur. C'est d'après cette connaissance qu'il s'était introduit dans la soirée du jour précédent dans la cour de l'hôtel. Il avait passé la nuit caché derrière des fagots qui étaient dans une grande remise inoccupée. Il était monté sans souliers derrière mon valet de chambre, et passait avec lui à mesure que l'autre ouvrait une porte sans la refermer, ayant les mains embarrassées de la lumière et du feu. Arrivé dans la pièce qui précédait ma chambre, l'assassin s'était mis dans l'ombre pour attendre la sortie de mon domestique.