Cependant, Delphine venait de paraître; ce roman, qui contient tant de belles pages et des scènes entières d'une beauté achevée, fit encore parler de madame de Staël quand il aurait fallu qu'elle se fît oublier. Le premier Consul mit une aigreur à l'attaquer lui-même que je ne lui ai vue pour personne... il était évidemment irrité.

Ce fut alors que la paix fut rompue avec l'Angleterre. Je ne puis être ici non plus du même avis que madame de Staël. Elle prétend que Bonaparte n'a fait la paix d'Amiens que pour faire la guerre ensuite. C'est un dire comme un autre; mais aujourd'hui la politique de l'Angleterre est connue. Nous savons combien nous la pouvons apprécier! Non, Bonaparte fit la paix de bonne foi; ce fut l'Angleterre qui fut traîtreusement parjure après la paix d'Amiens. Mais avec la même vérité, je déclare que j'ai toujours été révoltée de l'arrestation arbitraire des Anglais. Le général Junot pensait tellement de même qu'il se refusa à mettre ces malheureux en prison[125], et il eut le bonheur de diminuer le blâme déversé sur l'Empereur. Mais quelle que fût la conduite de Napoléon, madame de Staël devait garder le silence. Loin de là, le salon de Coppet fut le rendez-vous de tous les Anglais mécontents qui voyageaient en Suisse. Elle les consolait, en répétant leurs plaintes, en les exagérant, en se moquant avec toute la force et l'amertume de son esprit de cette expédition d'Angleterre, répétant tous les bons mots qu'on faisait sur les péniches, les bateaux plats; ne manquant enfin aucune des occasions d'irriter Napoléon; épousant les haines qu'on lui portait, repoussant les affections... enfin ne pouvant faire plus que ce dont j'ai été témoin. Et c'est au milieu de cette manière d'être, en faisant pour ainsi dire la guerre à Napoléon, que madame de Staël s'imagina de rentrer en France. Elle se crut oubliée de lui, et quitta la Suisse pour revenir dans un pays qui n'était pas sûr pour elle. Mais où croit-on qu'elle s'établit? à Paris? pas du tout. Dans une petite campagne à dix lieues de Paris même... Dans la position délicate de madame de Staël, il ne fallait s'exposer à rien... Un ami vint l'avertir qu'un gendarme viendrait la chercher pour lui signifier l'ordre de quitter Paris.

Cette nouvelle terrassa la malheureuse femme. Exilée... quitter Paris!... C'était une cruauté à laquelle jamais Napoléon ne se laisserait aller... Hélas! elle oubliait tous les mots piquants, et même méchants, qu'elle avait vraiment dits sur lui, lorsqu'il n'avait encore eu d'autres torts que de ne pas faire assez d'attention à elle! Ne savait-elle plus que l'amour-propre, lorsqu'il est blessé, ne se cicatrise jamais?... Mais elle avait agi inconsidérément, et elle oubliait, parce que le mal qu'elle avait dit n'était qu'en paroles et ne partait pas de son cœur.

Regnault de Saint-Jean-d'Angély fut admirable pour madame de Staël; il l'adressa à madame de la Tour, sa mère adoptive, et celle de sa famille. Et là, le plus beau talent qui ait illustré notre sexe passait les nuits et les jours dans une petite campagne à dix lieues de Paris, pleurant, ne prenant aucune nourriture, et se disant avec désespoir: Si je suis exilée, c'est pour toujours!...

Et à cette pensée son cœur se brisait, elle fondait en larmes et croyait mourir.

La nuit, elle demeurait à la fenêtre, à peine vêtue, écoutant dans le calme de la campagne s'il était troublé par le pas d'un cheval de gendarme; pendant ce temps Joseph et Lucien faisaient tous leurs efforts pour la sauver de cet exil qu'elle regardait comme un arrêt de mort.

«Que je meure en France, mais près de Paris, écrivait-elle à Joseph... à dix lieues!... et je le remercierai, je le prierai comme Dieu même...»

Lorsque quelques jours furent écoulés sans une nouvelle alerte, madame de Staël, rassurée, fut à Saint-Brice chez madame Récamier, qui lui fit proposer d'aller chez elle, car elle fut toujours un ange de bon secours. Madame de Staël trouva ce séjour ce qu'il était, un paradis... tout y était d'accord avec celle qui l'habitait. C'était un beau pays, bien frais, bien ombreux, bien paisible; en se promenant sous les ombrages de Saint-Brice, on se sentait reposé des fatigues de la journée comme de celles d'une vie agitée.—C'était l'influence de madame Récamier qu'on rencontrait encore.

Enfin, rien ne se montrant hostile, madame de Staël retourna chez elle... Elle y était depuis deux jours sans que rien de nouveau fut venu l'alarmer, lorsqu'un jour, étant à table à quatre heures avec quelques amis, dans une salle d'où l'on voyait le grand chemin et la porte d'entrée, madame de Staël vit un homme à cheval en habit gris s'arrêter et sonner... Elle tenait en ce moment une grappe de raisin à la main.... Elle la laissa échapper et devint d'une pâleur mortelle:

—Qu'avez-vous? s'écrièrent ses amis.