—L'orage s'éloignera, lui dit-il, pendant ce temps.
Mais au lieu de s'éloigner, il éclata plus furieux encore qu'on ne l'avait présumé; seulement ce fut quelques mois plus tard.
J'ai déjà dit que beaucoup de personnes désertèrent les salons de madame de Staël; cependant quelques amis de cœur lui demeurèrent fidèles, comme madame Récamier et quelques autres; mais pour M. de Talleyrand, par exemple, il n'y mettait pas le pied!... En vérité, si ce n'était pas de l'histoire, on aurait honte pour soi-même à l'écrire.
Mais en revanche, le corps diplomatique, tout ce qu'il y avait à Paris d'étrangers de marque, allait chez madame de Staël. Le corps diplomatique avait alors plusieurs personnes agréables: le marquis de Luchesini, ministre de Prusse, et sa femme madame de Luchesini; le marquis de Gallo, ministre de Naples, et sa femme la marquise de Gallo; l'ambassadeur de Russie, M. de Marcoff, qui succéda à un autre dont j'ai oublié le nom, et qui était bien insignifiant; M. de Cobentzell (Louis), qui vint pour négocier avec Joseph et signer le traité de Lunéville. C'était un homme parfaitement ridicule; je l'ai peint ainsi dans mes Mémoires, parce que jamais je ne le vis autrement: il était d'une nature carnavalesque, si l'on peut faire ce mot, que je n'ai vue qu'à lui.
L'hiver qui suivit cet été fut très-doux pour madame de Staël, quoiqu'elle se privât de voir beaucoup d'amis qu'elle chérissait; elle aimait passionnément à faire le bien, et fit rentrer en France une foule d'émigrés dont Fouché lui accorda la radiation. Celle de M. de Narbonne[124] devint définitive par ses soins; il aimait à le dire. Madame de Staël, aimant le monde et vivant au milieu d'étrangers, s'étourdissait sur la privation d'une société plus intimement française; mais ce n'étaient pas M. Demidoff, M. Diwoff, même le prince Gagarin (Grégoire), tout aimable qu'il était, qui pouvaient remplacer tout ce qu'elle perdait par cette sorte de retraite dans laquelle elle vivait.
Mais bientôt ses inquiétudes se renouvelèrent; le Tribunat était plus remuant que jamais. Nisas, qui venait d'être sifflé pour Pierre-le-Grand avec une énergie digne d'une meilleure cause, Nisas se vengeait du public dramatique sur le public politique; il parlait avec une vraie rancune, disait madame de Staël... et cela contre des innocents!... Cette opposition était ridicule en elle-même, puisque le pouvoir était nommé par le peuple: en Angleterre, cela va tout seul; mais à l'époque du Tribunat, Napoléon n'était pas Empereur par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Empire; il était Consul pour dix ans, et nommé par le peuple ou ses représentants; c'était un fait... Et cependant, il y avait de nobles cœurs dans ce Tribunat et dans le Corps-Législatif!... mais ils croyaient que toutes les actions du premier Consul tendaient à faire revenir ce qu'on avait détruit.
Au milieu de ces murmures, une nouvelle répandit tout à coup l'espoir d'un heureux avenir, et le premier Consul fut béni... c'était la signature des préliminaires de paix avec l'Angleterre. Madame de Staël était à Coppet; elle ne revint à Paris qu'après les fêtes et accablée d'une tristesse qui ne pouvait qu'être remarquée au milieu de la joie publique.
—Pourquoi donc n'être pas revenue pour les réjouissances de la paix? lui dit la comtesse Diwoff.
—Que voulez-vous qu'on fasse dans une fête avec un cœur affligé? répondit madame de Staël.
Maintenant, il me faut parler de madame de Staël avec justice. Je suis très-vivement attirée vers elle, parce que je la connais, et que ses excellentes qualités, son génie, son âme, tout la fait aimer; mais elle avait une imagination tellement vive, que souvent elle fut entraînée plus loin que la raison, ses intérêts et ceux de ses enfants ne le lui commandaient. Madame de Staël, aussitôt que la mésintelligence fut bien reconnue entre elle et Bonaparte, prit à tâche de ne laisser entrer dans son salon que les ennemis les plus reconnus du premier Consul; elle blâmait hautement tous les actes de son gouvernement, elle s'en moquait. Bernadotte, celui de tous les généraux de l'armée que l'Empereur détestait le plus, et dont il était le moins aimé, Moreau, sa femme, enfin tout ce que Paris renfermait de mal pensant contre Napoléon était accueilli chez madame de Staël.