Cette réponse est belle, parce qu'elle est consciencieuse; mais madame de Staël a dit elle-même que si elle avait pu prévoir tout ce qu'elle en a souffert, elle n'aurait pas refusé l'offre que Benjamin lui faisait de garder le silence pour ne pas la compromettre.

C'était une grande journée pour madame de Staël, que celle où son ami devait signaler et stigmatiser pour ainsi dire la tyrannie, ou du moins ce qu'ils appelaient ainsi. Pour la célébrer dignement, madame de Staël voulut réunir les personnes qui lui paraissaient se convenir le mieux. Toutes, à très-peu d'exceptions près, tenaient au nouveau gouvernement... À quatre heures, madame de Staël reçut un billet d'excuse; un quart d'heure après, il en vint trois; dans l'espace d'une heure, elle en avait reçu dix!...

Elle a dit elle-même que les deux ou trois premiers ne lui causèrent que la contrariété qu'éprouve toujours une maîtresse de maison en recevant l'annonce d'une place vide; mais ensuite, elle comprit le motif de ces refus, et son cœur fut alors profondément blessé...

Pendant quelques jours, la tempête gronda sourdement... Enfin, un jour de réception publique aux Tuileries, Napoléon s'approcha brusquement de Joseph et lui dit très-haut:

—Qu'allez-vous faire chez madame de Staël? C'est une maison dans laquelle on ne voit que mes ennemis; personne de ma famille n'y doit aller.

Dès le même soir, vingt personnes cessèrent d'aller chez madame de Staël; et comme il fallait une raison au moins apparente pour ne plus voir une femme qui gardait cent mille livres de rentes (car si elle eût été ruinée, on eût été encore plus insolent avec elle sans se gêner: c'est un si grand crime que de perdre sa fortune!), comme personne ne pouvait arguer un tort de madame de Staël depuis le 18 fructidor, on la blâma d'avoir donné son secours à M. de Talleyrand, et de l'avoir fait nommer ministre des Affaires étrangères; et les mêmes personnes allaient et dînaient chez M. de Talleyrand tous les jours... chez ce même M. de Talleyrand qui était aussi ministre des Relations extérieures sous le consulat, parce que le 18 brumaire l'avait trouvé sans place et remercié.

Enfin, peu à peu, le salon de madame de Staël devint désert, excepté quelques amis qui ne l'abandonnèrent jamais.

Un matin, Fouché, alors ministre de la police, la fit prier de passer à son ministère; c'était pour lui dire que le premier Consul, mal informé, sans doute (par lui-même), la soupçonnait d'avoir travaillé au discours de Benjamin Constant.

—Il est trop supérieur pour avoir recours à l'esprit d'une pauvre femme, lui répondit madame de Staël.

Et telle était en effet sa modestie, qu'elle le pensait; elle avait sans doute une juste idée de son beau talent, mais elle ne se jugeait[123] pas la première de toutes. Elle défendit ensuite Benjamin Constant avec la chaleur de l'amitié, et fit pour lui ce qu'elle n'aurait pas fait pour elle; elle pria!... Fouché, qui, à cette époque de sa vie, voulait, à ce qu'il paraît, avoir une apparence, peut-être même une réalité de bonté, lui promit de la servir, et lui conseilla de passer quelques jours à la campagne.