—Vous avez eu tort, lui dit Benjamin Constant, ne le bravez pas ainsi;... il sait par où vous êtes vulnérable. Soyez prudente.

—Ah! vous avez raison, s'écria-t-elle tout en larmes à la seule pensée d'un exil... Oui, sans doute, il connaît ma faiblesse... Il sait que me défendre Paris, c'est me tuer... Oh! le fantôme de l'exil me poursuit.... C'est par la terreur qu'il me cause que je suis capable de plier devant la tyrannie...

En la voyant tellement impressionnée, Benjamin Constant ne voulait pas lui lire le discours qu'il devait prononcer au Tribunat quelques jours après; mais elle l'exigea. Ce discours était d'une force à causer non-seulement des craintes pour l'avenir à Napoléon, mais bien aussi pour le présent, quelque amour que la France eût pour lui.

—Dois-je le prononcer? dit Benjamin Constant à madame de Staël.

—Oui, lui répondit-elle avec fermeté.

Il le prépara.

La veille du jour où il devait parler, Lucien Bonaparte vint chez madame de Staël: Carion de Nisas, Rœderer, Sicard, M. de Narbonne, une foule de personnes dont la conversation, avec des nuances différentes, était chère à madame de Staël, s'y trouvaient. Entraînée elle-même par l'attrait qui agissait sur elle, madame de Staël fut parfaitement aimable; son éloquent esprit faisait jaillir des étincelles à chaque mot, et provoquait à son tour de nouveaux jets lumineux chez ceux avec qui elle conversait. Naturellement vive et facile à détourner, elle avait oublié peut-être la pensée qui envahissait son âme quelques heures auparavant... On servit le thé; dans le dérangement qu'il causa, Benjamin Constant s'approcha de madame de Staël et lui dit très-bas:

—Regardez, voilà votre salon rempli de gens qui vous plaisent; si je parle, demain il sera désert; pensez-y.

Elle tressaillit et demeura un moment silencieuse, mais ce moment fut court.

—Il faut suivre sa conviction, lui dit-elle avec une noble assurance.